African dream

Ce texte est paru en 2010 dans le n° 276 de la revue Marginales, intitulé « La société cosmétique ».

 

L’enseigne se balance mollement dans la brise nocturne et le murmure discret des palmes froissées lui fait écho. L’inscription, peinte à la main, semble vouloir se défiler dans une oscillation continue. Quelques fractions de seconde suffisent pourtant pour que le nom du restaurant se détache, dans un faisceau de lumière. Une silhouette longiligne, vague réminiscence de l’homme en marche, saisi dans la fragile verticalité de son pas en suspens, se fond dans l’ombre que jette le mur sur le terrain. Lance à la main, le gardien Masaï veille sur son troupeau de carcasses, stoppées net. Il fait les cent pas, silencieux et patient, peut‑être secrètement aux aguets. Loin, bien loin pourtant, des espaces hantés par la menace du prédateur.

Les carnivores sont à l’intérieur, de l’autre côté de l’enceinte. Civilisés : en tenue décontractée mais élégante, ils mangent avec des couverts et laissent couler sur leurs conversations des airs sirupeux joués à l’envi par un orchestre que personne n’écoute, planté sur une estrade. « Ici, on ne passe pas de musique locale, ça ferait un peu populo » crache le délégué permanent dans un rire gras, à une jeune attachée qui a tendu l’oreille, et s’enquiert de l’origine des jazzmen.

Sur le parking, les 4×4 sont nombreux, en attente des corps repus, à ramener, dans le fraîcheur ronronnante de l’air conditionné, vers leurs maisons sécurisées. Certaines des voitures abritent un homme endormi, à la place du chauffeur. Le Masaï remplit son office. Le drap rouge qui l’habille et la coiffe des initiés ne se distinguent pas dans la nuit chaude et obscure, seul l’éclat vif du sourire perce, de temps en temps, lorsque le gardien salue les visiteurs tardifs.

Ce soir, à l’African Dream, la terrasse illuminée est noire de monde. Des Blancs, des Indiens, quelques langoureuses à la peau plus sombre. Daniel repère une table libre, pas loin de l’estrade. Sous le bougainvillier, à droite, une longue tablée rassemble une douzaine de convives. Le repas est déjà avancé, à voir les reliefs qui jonchent la nappe blanche et à entendre le ton égrillard qui fuse de tous les côtés. Pattel Junior a invité quelques amis. C’est la veille de son anniversaire. Toute la péninsule est au courant, parce que son père, l’industriel le plus en vue de la ville, a décidé de lui organiser une petite fête, le lendemain soir. Et pour ça, il a loué cinq yachts et a tout simplement fait fermer la baie au trafic maritime. L’affaire a fait la une de toutes les conversations de la semaine écoulée. Et les rares expatriés qui ont eu droit au carton d’invitation ont pris l’air modeste, de ceux qui ont le triomphe discret. « De  “petites” réjouissances en perspective – Maharaja’s party, et african touch de mise, ça va briller ! »

En attendant qu’on lui apporte le menu, Daniel observe les gens, autour de lui. Il ne restera pas longtemps seul à sa table ; ici une personne seule, au restaurant, ça tache. Dans un tel  microcosme, la solitude est mal perçue et suscite rapidement une curiosité malsaine. Mais tant qu’il peut, Daniel goûte intensément à ces quelques précieuses minutes qu’il a devant lui, en spectateur solitaire, un peu en retrait, de manège bien huilé qui l’entoure. À cette heure, la majorité des tables sont occupées. Des groupes, généralement entre quatre et neuf ou dix personnes, plongés dans des discussions plus ou moins soutenues, attaquent les  brochettes ou les pâtes à grands renforts de mastication. Daniel aperçoit aussi quelques couples, rarement mixtes, mais tout de même l’un ou l’autre, ci et là. Au bout de la terrasse, un Indien et une Asiatique, Chinoise peut-être, occupés à un dîner d’affaires sans doute, à voir leur maintien guindé. Plus près, à sa gauche, il remarque une Noire en face d’un homme à la quarantaine avancée, de type norvégien ou suédois ; elle porte un top échancré, dans un tissu chatoyant, qui laisse deviner la naissance de ses seins, à son poignet des bracelets enroulés luisent comme des serpents. Elle est suffisamment classe, se surprend-il à penser. Il sait que la direction de l’établissement ne tolère pas que les clients y emmènent de prostituées, à moins qu’elles n’en aient pas l’allure et puissent donner le change. L’enseigne se respecte et a acquis en deux ans une réputation à maintenir, coûte que coûte. Il faut reconnaître qu’accueillir des putes ici cadre mal avec le concept, lui avait dit Lola. Restau éthique, avait-elle expliqué, le personnel est mieux payé qu’ailleurs, un pourcentage des bénéfices est reversé à une école de brousse et on y organise des ventes de bijoux et d’artisanat fabriqués par des femmes excisées, d’une tribu du sud – laquelle encore ? Lola avait oublié – elle s’en souciait d’ailleurs comme de sa première culotte. Là-dessus, elle avait commandé un rhum et la conversation avait pris un autre tour.

Une serveuse l’aborde avec le menu, en habit traditionnel. Daniel demande une bière – celle avec l’éléphant sur l’étiquette, il aime bien, il ne sait pas pourquoi. Ca fait longtemps que la brasserie locale a été rachetée par une multinationale européenne, mais il continue à la savourer comme la première fois, avec cette impression qu’il avait eue de goûter enfin à l’Afrique authentique. Alors que la fille s’éloigne d’un pas nonchalant, la commande notée, il constate que le caleçon qu’elle porte sous son kanga bariolé moule excessivement ses fesses, qu’elle a fermes et rebondies. Inévitablement, sa pensée revient à Lola. La première fois qu’ils s’étaient vus. Il venait de débarquer, avait eu son numéro par une connaissance de son père, parmi d’autres contacts. Toujours utile. Il l’avait appelée – pourquoi elle plutôt qu’un autre, il n’aurait pu dire, peut-être son prénom ou quelque chose dans la manière qu’on avait eue de le prononcer devant lui. Après lui avoir fait faire le tour de circonstances, avec cette désinvolture piquée d’insolence qu’il allait vite apprendre à connaître, Lola l’avait emmené ici pour dîner – le meilleur restau du coin, tu verras, un exemple de réussite locale. Il n’avait pas compris, à l’époque, le sourire ironique qui avait accompagné la phrase. Après le dîner, passablement éméché, il s’était laissé reconduire chez elle, pour un dernier verre. Elle vivait dans une des maisons les plus enviées de la péninsule, celles qui donnaient sur la baie. Prêtée par un ami, avait-elle prétendu. L’intérieur lui avait semblé d’une étonnante sobriété, après la débauche de marbre et de fresques murales qui caractérisaient la plupart des endroits qu’il avait déjà pu traverser. « And now, avait-elle lancé en ôtant l’unique petite robe qu’elle portait, I’ll give you the real introduction to this place ». Peut-être bien qu’elle riait. Lui, en tout cas, avait ri, pour cacher son trouble, sans doute. Une phrase qu’il avait dû se répéter, une de ces maximes un peu faciles sur lesquelles il avait la faiblesse de se rabattre, lui avait très probablement traversé l’esprit à ce moment-là – vivre à fond l’expérience qui s’offrait à lui. Ou quelque chose de ce goût-là. Sa première nuit sur le sol africain. Son séjour commençait bien, s’était-il dit au réveil.

Aujourd’hui, en y songeant, Daniel éprouve une sensation proche de la douleur. Le corps mulâtre de Lola se détache encore clairement devant ses yeux, avec une telle densité qu’il a l’impression qu’il pourrait le toucher. Alors qu’un début d’érection commence à le gêner, il ramène son attention sur la terrasse autour de lui, sur le spectacle apparemment bien rôdé qu’elle lui offre. Les plats circulent, portés avec dextérité par le personnel – des Noirs, uniquement – entre les tables. L’air est tiède, la chaleur tombe un peu. Le bougainvillier n’exhale aucun parfum, mais une haie de lauriers, qui borde l’enceinte, laisse flotter quelques effluves. Les lumières sont tamisées ; c’est rare en Afrique, pense-t-il. Des chandelles sur les tables donnent un teint avantageux aux femmes penchées et un relief dramatique aux visages absorbés dans les discussions. Les conversations roulent, pleines de détours et de soubresauts, principalement en anglais. Ça et là quelques mots d’allemand ou de français, peut-être d’espagnol. Le swahili ne se fait pas entendre, pas ici, seulement en cuisine ; la direction ne se lasse pas de rappeler que des cours d’anglais sont dispensés gratuitement à son personnel et qu’elle tient à ce que ce soit mis en pratique. Bien sûr, la plupart des clients mettent un point d’honneur à prononcer quelques mots – merci, s’il vous plaît, l’addition, au revoir – dans la langue du pays.

Daniel aperçoit justement la patronne, en conciliabule avec le consul honoraire de son ambassade ; probablement une histoire de permis à régler – l’énième. Elle porte une chemise indienne brodée sur un pantalon de soie taillée sur mesure, et un lourd collier en or, aux motifs ethniques. Ses yeux brûlés au khôl lancent des éclairs d’autorité. Le petit consul, assis en face d’elle, doit trembler. On ne rigole pas avec la Libanaise, a toujours entendu dire Daniel, sans l’avoir encore rencontrée pour autant. Son grand-père aurait fait construire la première maison sur la péninsule lorsque, quelques années après son installation ici, il avait pu ouvrir un second magasin. Un exemple de réussite “locale”, lâche-t-il à mi-voix. Il sourit, mais, quelque part entre la bouche et le cœur, il y a de l’amertume.

Daniel jette un œil vers l’entrée. Irina n’est toujours pas en vue. Elle n’est jamais à l’heure, de toute façon. Ce matin, ils ont convenu de postposer une réunion nécessaire et de discuter de la suite des opérations autour d’un steak. Il a certainement dû conclure, avec un petit air satisfait : « Quand on peut joindre l’utile à l’agréable… » Et il s’est détesté, une fois de plus, de s’être laissé allé à ce type de remarque. Le projet qu’il gère avec Irina est arrivé à une phase critique. Soit les bailleurs y réinjectent rapidement une somme rondelette, soit c’est le résultat de deux années d’efforts qui risque de capoter. Daniel n’a pas un très bon pressentiment. Comme d’habitude, Irina a balayé ses inquiétudes du revers de la main, en proposant d’en reparler en soirée, à l’African Dream. Daniel s’est souvent demandé quelles étaient les motivations réelles de sa collègue, dans son travail pour l’OCEsTa. Elle semble souvent si approximative, si légère, lorsqu’il s’agit d’en venir au concret. Pourtant, l’organisation se veut extrêmement rigoureuse quant à l’aboutissement des projets qu’elle supervise. Toute sa communication est d’ailleurs basée sur ce principe. Daniel ne peut s’empêcher de penser, parfois, à tout l’argent et à toute l’énergie dépensés et aux résultats obtenus, proportionnellement assez maigres.

« Merde, Anton ! Juste en face… » Pourvu qu’il ne l’ait pas vu. Daniel se détourne. Il ne peut pas le souffrir. Surtout depuis cette fameuse soirée où ils ont eu cette « discussion » à propos du développement, de ses tenants et de ses aboutissants. Anton se montre insupportablement radical, sur ce genre de sujet. Daniel sent qu’il se crispe, rien que d’y repenser. Il vide son verre d’un trait. Et Irina qui n’est toujours pas là. Il commande une autre boisson. Le Cosmos, un cocktail à base de fruits exotiques et d’un mélange d’alcools, la spécialité de la maison. Il se tourne encore un peu, pour éviter de croiser le regard d’Anton. Du coup, il se trouve face au couple qu’il a remarqué tout à l’heure. Ou plus exactement dans l’axe de la jeune femme noire. Elle ne daigne pas le regarder. Mais quelque chose dans sa pose change imperceptiblement. Daniel ne saurait dire à quoi, mais il sait qu’il est maintenant dans son champ de mire, et qu’elle est en démonstration. Il écarte les yeux. Les reporte furtivement sur Anton. La tension est toujours là. Pourquoi cela l’énerve-t-il tellement ? Daniel connaît bien les limites de la coopération, pour les avoir étudiées, d’abord, et éprouvées sur le terrain, ensuite. Il est capable d’avoir une vision nuancée sur la question, de l’exposer clairement à un interlocuteur, même si celui-ci se montre un peu simpliste dans son approche de la problématique. Mais avec Anton, il avait beau essayer de donner à la conversation un tour constructif, rien n’y avait fait. L’ex-militaire, reconverti dans l’import-export, était resté campé sur sa position, avec une joyeuse véhémence. Daniel avait fini par se sentir humilié ; bien sûr, Anton a l’esprit vif et la répartie facile et spirituelle, il conquiert un auditoire en trois mots et demi. Ce soir-là, ils riaient tous, comme si finalement tout cela n’avait pas la moindre importance. Lola riait aussi, et buvait, comme à son habitude. La seule qui s’était rallié à son point de vue était cette bringue, Noémie, ou Noëlle, ou Nathalie peut-être, qui avec ses grands airs et son indignation mal placée de bonne âme en quête de rédemption n’avait évidemment fait qu’empirer la situation.

A ce souvenir, Daniel lève les yeux au ciel, encore énervé. Il a un peu trop chaud. Il avale la moitié de son verre et ouvre un bouton de plus à sa chemise. Autour de lui, la ronde continue sur un air enjoué. Les serveurs tanguent, les plateaux chargés d’assiettes sales virevoltent. Le service est rondement mené, les pourboires doivent pleuvoir. A moins que la direction ne les interdise, ricane intérieurement Daniel. Chacun fait son travail, après tout. Ne pas encourager la servilité – combien de fois n’a-t-il pas entendu ce genre de commentaire ? « Un autre Cosmos, s’il vous plaît. » L’éclat mat des bracelets de la Noire attire une fois encore son regard. Il croise fugacement le sien. Sans qu’il ait pu y déchiffrer quoi que ce soit, ce bref échange suffit pour que la machine à fantasmes s’ébranle, quelque part, à un niveau inférieur de sa conscience. Pendant qu’il détaille sa parure et s’attarde sur le décolleté de la jeune femme, son esprit continue à ruminer l’épisode avec Anton. Pour être tout à fait honnête avec lui-même, Daniel devrait peut-être reconnaître qu’il y a une forme d’envie, dans l’agacement profond qu’il ressent à son égard. Oui, c’est ça. Il lui envie sa liberté de ton, sa manière de balayer allègrement un système auquel il ne croit pas, tout d’un bloc. Sans s’encombrer de détours, sans faux-semblant. Avec un pragmatisme à toute épreuve, mais sans être dénué pour autant d’une solide réflexion. Anton est intelligent. Daniel s’est vite rendu compte qu’il n’avait pas affaire à un de ces idiots spécialistes du prêt à penser, qui n’a même pas le courage de reconnaître qu’il ne fait que défendre son petit confort existentiel.

L’orchestre s’est tu, Daniel a terminé son verre. Il ne voit plus la fille qui l’a servi tout à l’heure. C’est un autre serveur, un grand dégingandé à l’air goguenard, qui accourt à sa place. Ça l’agace. Décidément, il n’arrive plus à se détendre. Il va demander quelque chose à grignoter, tant pis pour Irina. Mais il a soif. Plus tellement faim, en fait. Il commande encore un verre, un peu sèchement. S’en veut aussitôt du ton qu’il a employé et essaye de le compenser avec un sourire chaleureux et un « asante sana » aussi amical que possible. Évidemment, ça sonne faux, mielleux à souhait. A-t-il rêvé ou à la table d’Anton ça discute des prochaines élections ? Il a beau revenir vers la Noire, à quelques mètres de lui, suivre du regard la fente sombre qui se dessine à l’échancrure de son vêtement, plonger mentalement dans cette sinuosité, admirer la troublante harmonie qui se dégage de ces courbes et de celles des bracelets qui ondulent à son bras, Daniel ne parvient pas à détourner tout à fait son attention du groupe à côté. Lequel des deux, finalement, d’Anton et lui-même, entretient-il le plus d’illusions ? Un plateau arrive à pic pour lui éviter de se rappeler qu’il n’a pas de réponse. On dépose une coupe devant lui. Il lèche le sucre collé au bord du verre pour faire joli. « Faire joli ». Il répète ces deux mots, à la chaîne, jusqu’à qu’ils sonnent à ses oreilles comme une seule parole, étrange et dénuée de sens.

« Ici, tu verras, les choses fonctionnent différemment. » Il passait son temps à recevoir  des avertissements de ce type, au début. N’a-t-il pas glissé, lui aussi, de ce côté-ci de la barrière ? À un junior fraîchement débarqué en ville, l’autre jour, il s’est entendu expliquer que, finalement, l’essentiel était que les gens dans ce pays vivaient en paix et que la misère y était bien moindre qu’ailleurs sur le continent, qu’il était inutile de croire que les choses changeraient dans un avenir proche – tu sais, la population ici n’a accès au même niveau d’éducation, il y a très peu d’écoles publiques et elles sont plutôt mal dotées. Et il avait continué sur sa lancée, en louant pêle-mêle les bienfaits de la nouvelle campagne des Nations‑Unies en matière de prévention sanitaire, les efforts politiques européens pour assainir les relations avec le gouvernement local et créer un levier de négociation pour combattre la corruption rampante, les initiatives de particuliers en termes de développement durable, souvent éphémères – mais c’est toujours ça de pris, non ? Au fur et à mesure de son soliloque, il avait cru voir s’allumer un soupçon de suspicion dans les yeux de son jeune interlocuteur. Lola aurait ri en l’écoutant pérorer de la sorte. « Qui cherches-tu à convaincre, Daniel ? » lui aurait-elle demandé, en glissant sa main sous sa chemise et en faisant fondre toutes ses défenses.

Lola. Daniel grogne, se secoue et lève la tête. Autour de lui, quelques tables se sont libérées. Du côté de Pattel et consorts, il y a du mouvement, on va probablement terminer la soirée dans un autre endroit, au Light Club ou ailleurs. La table est couverte d’un chaos de plats, de serviettes sales, de bouteilles à moitié vides, de reliefs de nourriture. Un serveur a entrepris de la nettoyer. Une autre employée, la fille de tout à l’heure, s’est approchée de lui : Daniel acquiesce lorsqu’elle lui propose un autre verre. Elle lui sourit. Elle a l’air de vouloir ajouter quelque chose, mais au lieu de cela, elle tourne les talons et lui offre une vue plongeante sur ses fesses prises dans l’étau du tissu moulant. Il les fixe sans circonvolution, tandis qu’elle s’éloigne en ondoyant. Quelque chose vibre, sous la ceinture. Son portable. Sûrement Irina qui le prévient qu’elle a eu un empêchement, avec un de ces messages court-circuités dont elle est spécialiste, tellement rempli d’abréviations qu’il en devient sibyllin. De toute façon, il n’est plus en état d’avoir une discussion professionnelle. Quand la serveuse revient, Daniel lui sourit franchement. Au moment où elle dépose le verre devant lui, il lui attrape le poignet. Elle est surprise, un peu ennuyée. Il lui propose de l’accompagner, l’invite à prendre quelque chose, avec lui, à sa table. Non, merci, pas pendant le service, je ne peux pas, après si vous voulez, on pourrait aller ailleurs – mais Daniel n’écoute pas, insiste, elle proteste encore, en swahili cette fois, l’air franchement affolé lorsqu’il l’attire vers lui, la main enserrant son poignet, toujours plus fort. Elle lance des regards perdus vers le bar et l’intérieur du bâtiment, se cabre, essaye de se dégager ; Daniel note tout à coup qu’elle est beaucoup moins belle, maintenant qu’elle ne sourit plus. Alors soudain il la lâche, reprend une attitude normale, l’air indifférent et poli, comme si rien ne s’était passé. Ça n’a duré que quelques dizaines de secondes, une minute peut-être. Quelques visages se sont tournés vers eux, mais la plupart des clients sont partis, la terrasse est déjà presque vide. La serveuse s’envole, sans demander son reste. Le spectacle est terminé. Daniel jette un œil circulaire autour de lui. Sous la tonnelle, le consul s’est levé, prend congé, s’éloigne d’un pas raide et saccadé. Les amis de Pattel ont disparu. Sous le bougainvillier, se dressent maintenant trois tables pour quatre personnes, nettes et propres sous leurs nappes blanches aux plis impeccables. Daniel essaye de fixer les yeux sur une de ces surfaces claires, sur cette blancheur immaculée. Mais il n’y parvient pas, la tache blanche se démultiplie et gondole devant ses yeux. La terrasse n’est plus carrée, elle est ronde, ou ovale, et il ne distingue plus bien la sortie. Il hésite à partir, lui aussi, ou à prendre encore un verre. Il n’a plus la moindre idée de l’heure qu’il peut être. Il n’a pas vraiment envie de rentrer seul. Autour de lui, on s’active pour faire place nette. La vaisselle propre réapparaît. Ça brille. Pourtant, les bougies sont éteintes, se dit encore Daniel. Il devrait partir, il va finir par se retrouver tout seul au milieu d’une armée de serveurs en kanga. Ridicule. Il veut se lever, mais il chancelle. Lola l’avait pourtant prévenu : « on n’en revient pas facilement, Daniel, tout ça c’est du toc, et pourtant ça marche, on y prend goût plus vite qu’on ne le pense, parce que c’est joli. Exotique. Excitant… » Et elle avait ajouté, un peu plus bas : « Et puis malgré tout, il doit y avoir un ordre, dans tout ça. Le système fonctionne, quoi qu’on en dise, chacun est à sa place. » Daniel avait eu envie de lui demander, mais quelle place, Lola ? Et toi, Lola, quelle place ? Mais une fois de plus, sa résolution s’était évanouie à l’instant précis où elle avait enlevé son tee-shirt, dévoilant ses deux seins libres comme l’air, et qu’elle s’était avancée vers lui en riant.

 

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