La cour

Ce texte est paru en 2009 dans le n° 274 de la revue Marginales, intitulé « Lynchages à tous les étages ».

Il urine. Habillé d’un pardessus beige, le regard perdu devant lui, je pense d’abord qu’il attend quelqu’un ou qu’il est en train de reprendre son souffle, debout sur les pavés disjoints de la rue. Mais en arrivant à sa hauteur, j’aperçois le jet qui dégouline et les taches qui s’agrandissent sur son pantalon et les pans de sa veste. Je détourne les yeux, dans un mouvement incontrôlé de gêne et de pudeur. Le vieux a perçu quelque chose, il me suit du regard et quand je me retourne, avant de tourner le coin, il est toujours là au milieu de la rue, qui se pisse dessus en me regardant m’éloigner. Alors, des tréfonds d’une mémoire à laquelle je fais appel aussi rarement que possible, et toujours de manière fonctionnelle, une houle d’images remonte sans que je puisse l’endiguer et fait définitivement chavirer la tranquille étanchéité de cette matinée.

 

La cour était un large rectangle bétonné, bordé d’un côté par un mur de briques rouges haut de quatre mètres surmonté d’une ligne de fil barbelé, et encadré sur deux autres côtés par les bâtiments où se tenaient les classes. Le réfectoire, une grande salle éclairée au néon hiver comme été, longeait le dernier bord et déversait au milieu de la journée un flot d’élèves, pleins de soupe et de gouaille, par une porte à deux battants que de pâles surveillants maintenaient ouverts.

Un vieux platane presque mort semait des feuilles qui pourrissaient sur le bitume bosselé, et lançait encore vers le ciel quelques branches tordues. Par la fenêtre de la classe où je rongeais mon frein, cette année-là, je pouvais les voir dessiner d’improbables routes sur le gris éteint de l’horizon et je rêvais aux chemins qui s’éloignent, aux membres tortueux d’une femme-serpent venue m’enlever, avant que le maître ne me rappelât à l’ordre d’un ton qui n’admettait aucun autre perspective que la classe et son tableau poussiéreux.

A l’endroit où s’élevait l’arbre, près du réfectoire, les racines souterraines avaient fissuré le revêtement de la cour ; il semblait que des animaux mystérieux avaient creusé des galeries vers d’obscures destinations, dont les ramifications devaient porter loin, jusque sous les édifices de l’école, sous les dalles des couloirs et les estrades des classes. J’imaginais un gigantesque réseau, une vie parallèle sous nos pieds, et je songeais à une évasion possible. Pourtant, le platane s’élevait probablement à cet emplacement bien avant que les travaux de réaménagement de la structure initiale, de dimensions beaucoup plus modestes, n’aient eu lieu. Cette hypothèse permettait d’expliquer la sorte d’encoche formée par la cour entre l’enceinte et le réfectoire, dont le bâtiment s’arrêtait à une dizaine de mètres du mur, comme si les plans avaient prévu d’épargner l’arbre et de respecter l’éventuel élargissement de sa circonférence.

C’est là, dans cette portion de terrain repliée entre le réfectoire et le mur, à moitié cachée par le tronc du platane, qu’avaient lieu nos jeux les plus intenses. Nous nous y retrouvions avec le sentiment d’être à l’abri du regard des pions, comme si une barrière invisible en délimitait le champ. Ce coin représentait notre zone de non droit, un lieu que les surveillants négligeaient, par fatigue ou par désintérêt, et avait fini par devenir le symbole d’un espace de liberté auquel  nous prétendions accéder. Un trafic d’illustrés érotiques et de tabac volé s’y jouait, et d’autres échanges, auxquels n’avaient accès que les initiés, à grand renfort de codes et de quolibets. Les rites d’admission au groupe s’assouplissaient en fonction de l’âge et des liens de parenté qui pouvaient unir le candidat à un des membres, dont le nombre et les desseins variaient d’une saison à l’autre. Restait un sens prononcé de la fronde et l’aiguillon d’un désir partagé sans être nommé, celui d’un affranchissement fantasmé, que nous croyions pouvoir déployer sous le couvert des rituels que nous inventions, confortés par l’appartenance au groupe. Le noyau dur, quelques garçons entre douze et quinze ans autour desquels la bande évoluait, avait persisté plusieurs semestres durant. Jusqu’aux événements et à l’incident du platane. La dissolution était arrivée par la force des choses, avait-on alors pensé. Je sais aujourd’hui qu’il n’en est rien, que déjà couvait la fêlure quand nous semblions les plus unis, que c’est en découvrant notre lâcheté que nous irions vers l’âge adulte.

Je n’étais de loin pas le plus affirmé dans ce groupe que nous avions formé, au hasard des accointances et des affinités. Je me rêvais plus grand, plus fort que je ne l’étais, et la proximité de ces garçons fougueux, pour la plupart plus âgés que moi, me remplissait de l’idée que je pouvais leur ressembler quelque peu. Je ne m’étais jamais senti à ma place dans les rangées des élèves studieux, volontaires, qui montraient de l’entrain à l’apprentissage et avaient une haute opinion du savoir. Dieu sait pourtant combien j’avais pu les envier de paraître si bien connaître le chemin à suivre, de s’y laisser conduire avec tant de bonne volonté et de recevoir en retour la reconnaissance de leurs guides. Je n’étais pas parvenu à me faire aimer des adultes ; malingre, souvent songeur, j’avais le regard fuyant de ceux qui ne se trouvent jamais tout à fait à leur place. Mes velléités d’évasion avaient trouvé une échappatoire dans ce clan où régnait le joyeux désordre des insoumis, la bravade érigée en credo commun. Ma tendance naturelle à la rêverie et à la fuite trouvait son compte au sein de ces discussions rugueuses et des vantardises des uns et des autres, je m’y coulais sans avoir à faire preuve de mesure ou de sens commun, j’oubliais l’ennui et l’horizon éteint.

L’école comptait quelques dizaines de classes réparties par tranche d’âge, où se donnaient sans distinction tous les cours. L’existence de notre groupe et d’activités interdites par le règlement de l’école était connue de presque tous les élèves, mais personne ne se serait aventuré à la remettre en question. Nous ne dérangions finalement qu’une discipline asséchante et quelques enseignants, essoufflés dans leur pratique. Peut-être, me suis-je parfois complu à imaginer, incarnions-nous ce chaos régénérateur qui légitimait l’ordre. En tout cas, quand ce n’était pas l’indifférence, nous attirions la sympathie et en faisions rêver plus d’un. Une sorte de principe d’équilibre semblait présider à cette situation.

Cette année-là, un surnommé Galoche avait trouvé place dans le clan, une vraie tête brûlée que rien ni personne ne semblait devoir arrêter. Il venait du même coin que la plupart d’entre nous, un quartier périphérique de Bresse, mais il avait vécu quelques années ailleurs, pour des raisons familiales. Je me rappelle aujourd’hui qu’une mise en garde avait circulé à son arrivée dans l’école. Le nouveau vivait seul avec son père. Des bruits de couloir laissaient entendre qu’ils n’étaient pas vraiment des gens fréquentables : le paternel n’aurait pas été tout à fait recommandable, rapport à la période d’occupation. Histoires du passé, nous les avions bien volontiers laissées à la génération concernée et aux plus frileux. Et Galoche s’était rapidement imposé comme le meneur incontesté de notre bande, dans un style particulier. Nous étions alors sortis de l’enfance, les tours que nous nous étions amusés à jouer nous semblaient déjà un peu fades, il fallait aller plus loin. Les discussions menaient bon train. C’est ainsi que l’action du groupe, alors composé d’une huitaine de garçons, se radicalisa. Le temps nous semblait venu de manifester quelque chose, de ne plus nous en tenir uniquement à nos échanges en huis clos. L’idée germa d’avoir un impact sur l’ensemble des élèves, des surveillants et des professeurs. Il fallait intervenir dans l’espace qui était le nôtre, réveiller les eaux dormantes, déranger le ronronnement huilé de l’organisation qui nous tenait tous et nous empêchait, pensions-nous, de mordre à pleines dents dans la chair acidulée de la vie. Ce n’était pas un propos, seulement une intention, une manière de clamer notre résistance. Nous étions pour la plupart des fils de fonctionnaires ou de petits bourgeois, d’artisans parfois, les enfants d’une génération traumatisée par une guerre et une occupation. La petite ville portait encore ses cicatrices et d’anciennes blessures suintaient, derrière les façades en apparence lisses. On ne parlait pas, dans nos familles, de la période. Cela ne se faisait pas. On s’enfermait dans l’évidence d’une victoire, ne sachant pas encore trouver les mots pour raconter le reste. Un poids difficile à mesurer semblait ployer le dos de nos aînés. L’innommable pesait. Le système dans lequel on entendait nous faire fonctionner puait le moisi et grinçait de toutes parts.

C’est alors que le platane entra en scène. Le vieux tronc tacheté et ses branches rabougries faisaient tellement partie du décor que nous ne les voyions plus. Galoche, fort d’une audace à toute épreuve et de son incroyable agilité, proposa de l’utiliser comme manifeste général de nos revendications. Les murs n’ont pas raison de l’arbre. Sur la base de cette constatation, nous élaborâmes un plan. Et un matin, alors que la cour se remplissait lentement de garçons mal réveillés, une anomalie dans le paysage familier attira le regard de quelques uns. Très vite, un attroupement se forma au pied du platane. A une de ses branches les plus hautes, une bannière était accrochée, sur laquelle pendouillait, grossièrement cousue, une de ces images de pin-up alors en vogue. A côté, en lettres majuscules, une phrase ondulait sur la toile blanche et disait : des filles à l’école.

Ce fut la première d’une longue série d’interventions dans l’arbre. Elles apparaissaient après la nuit ou au retour d’une sortie ; il arrivait même que les élèves, déboulant dans la cour au moment de la récréation, applaudissent joyeusement une nouvelle apparition au sommet du platane. Aucune régularité ne présidait à ces accrochages, si bien qu’il passait parfois plusieurs semaines avant qu’une nouvelle bannière, qu’une sculpture de papier ou qu’une image ne réapparaisse sur l’arbre. On pouvait sentir poindre la déception lorsque, après quelques jours de retour à la normalité, aucun objet n’était venu refaire son apparition entre les branches que l’hiver avait dépouillées de leurs feuilles. Une excitation ténue, à la manière d’une ivresse légère qui désinhibe et procure de la gaieté, s’était emparée de l’école. Chacun avait son idée quant à l’auteur des faits ou aux raisons qui le motivaient. Et les jours où les découvertes avaient lieu, les regards s’allumaient, les jeux s’intensifiaient. Etrangement, on ne songea pas que ces interventions pouvaient être le fait d’un groupe comme le nôtre. D’emblée, on y avait vu l’œuvre d’un seul ; et à vrai dire ce sentiment n’était pas loin de la vérité. Aujourd’hui je puis le reconnaître, Galoche menait cette action presque seul ; il proposait les idées, trouvait les objets, grimpait comme un singe au sommet de l’arbre, ne comptant finalement sur notre aide que pour circonscrire les moments de relâchement d’une surveillance désormais accrue.

Le corps professoral s’arrachait les cheveux. Personne, bien entendu, n’était capable en son sein de monter si haut dans les branches du platane, personne ne pouvait donc venir y décrocher l’objet de l’offense, qui restait accroché aussi longtemps que le coupable ne venait pas l’y rechercher. L’insolence était entière. De plus, les dispositifs mis en place pour surprendre le fautif, les tours de surveillance et les menaces de sanction n’y changeaient rien : des semaines pouvaient passer sans surprise, et un beau matin, l’arbre offrait de nouveau au ciel son sourire édenté, miraculeusement garni.

Mais cet état de tension ne pouvait durer invariablement. Avions-nous pressenti quelque chose ? Les liens qui unissaient la bande se distendirent un peu. Je me souviens que le printemps s’annonçait. Un changement indéfinissable était perceptible, à la qualité de l’air ou peut-être à la variation de la lumière. Je passais plus de temps encore à lorgner à travers les petits carreaux des fenêtres de la classe, et une anxiété inexplicable me nouait le ventre. Un jour, à la sortie des cours, l’ensemble des élèves de l’école fut réuni dans le réfectoire. Au dehors, un petit vent aigre soufflait par bourrasques. Dans la salle, les néons grésillaient. Un calme pesant régnait exceptionnellement sur l’assemblée d’ordinaire dissipée. A travers les vitres, on pouvait voir quelques branches désolées agiter faiblement leurs guenilles sur un ciel anthracite. L’averse couvait.

Le préfet prit la parole. Ce jour-là, il sembla à la plupart qu’une sourde satisfaction affleurait dans son discours, comme s’il goûtait enfin au plaisir de la revanche à travers les mesures punitives qu’il énonçait à l’encontre de tous. Aujourd’hui, le souvenir qu’il m’en reste traduit plutôt une forme de résignation, balayée par une nuance d’amertume. Il annonça qu’au vu des événements et en l’absence d’un coupable désigné, il se voyait obligé de sanctionner l’ensemble des élèves. Ainsi, aussi longtemps que le fautif ne serait pas découvert, tous les moments de récréation se passeraient dans la salle d’étude, avec des exercices complémentaires. Enfin, le platane qui avait été au centre des dérives se verrait abattre endéans la fin du trimestre. Le travail de bûcheronnage serait porté aux comptes des familles, l’école ne pouvant en assumer les frais. Un brouhaha de protestation s’éleva parmi les rangs. Les surveillants nous firent évacuer les lieux. Dans la cour, les discussions s’enflammèrent. Je n’aperçus aucun des autres membres du clan. Une pluie drue se mit à tomber. Je m’esquivai aussi naturellement que possible,  parmi ceux qui, pressés, s’élançaient au-dehors des murs d’enceinte. Les saluts furent brefs, noyés dans l’averse. Je garde en mémoire les regards qui déjà s’évitaient, le raidissement des poignées de main.

 

Il est vrai qu’aujourd’hui toute cette histoire pourrait me paraître dérisoire. Et pourtant, l’image de ce vieil homme en train de se pisser dessus, seul dans cette rue en pente, est venue me percuter plus profondément que je ne l’admets. Je n’ai pas pu éviter la superposition : Galoche debout au milieu de la cour, devant le tronc décapité du platane, qui me regardait m’éloigner sans un mot, le crâne tondu et les pantalons mouillés. C’était la dernière fois que je le verrais.

Comment en sommes-nous arrivés là ? Il est probable que nous n’ayons pas mesuré la portée de nos actes, dans le contexte de l’époque. Des années après l’incident, j’entendis raconter que de sévères représailles avaient eu lieu à Bresse pendant la période d’occupation contre des résistants. Plusieurs jeunes gens de la ville avaient été abattus par des sympathisants de l’occupant, après avoir subis des sévices. La personne dont je tiens le récit de ces événements parla d’un platane où une jeune fille avait été pendue trois jours durant par les poignets, à moitié nue, et torturée, avant de succomber d’épuisement et probablement des suites de ses blessures. Je n’ai jamais eu la preuve qu’il s’agissait de l’arbre dont nous avions fait notre porte-drapeau d’adolescents, il sembla pourtant que l’hypothèse était vraisemblable, mais les faits me furent rapportés ensuite sous un autre jour et je renonçai, comme je l’ai toujours fait par la suite, à démêler les fils de l’histoire.

Toujours est-il qu’un matin de mars, quelques jours après le discours du préfet, la cour était anormalement occupée. Non pas qu’elle n’ait pas été continuellement investie par des courses, des jeux de ballons chevronnés et de minuscules altercations qui tissaient la trame de nos journées de collégiens, mais il semblait ce matin-là qu’un point de convergence s’était dessiné sur le rectangle et que tous les élèves y affluaient par vagues successives, dans un ballet étrange et menaçant. En m’approchant, curieux de savoir ce qui provoquait l’agitation, je croisai Ed, un autre membre du clan, qui s’éloignait. Je voulus l’interroger, mais il tourna la tête et accéléra le pas. Lorsque je fus plus près de la cohue, je sentis soudain les jambes me manquer. La clé de la situation m’atteignait avant même de parvenir à ma conscience. Galoche était debout au milieu d’un groupe de garçons de la grande classe, blême. On lui lançait des injures. D’autres élèves qui l’entouraient restaient silencieux, mais les visages étaient hostiles. Je m’approchai et je saisis au vol des bribes de phrases haineuses. Collabo. Le mot avait été lâché. Au moment même, il ne se distingua pas du flot d’insultes qui jaillissait, mais je ne l’ai pas oublié. Le groupe d’élèves s’épaississait. Tout à coup, par le hasard des poussées, je fus presque au milieu du cercle. Je croisai le regard de Galoche. Je ne peux affirmer ce que j’y lus. Peut-être m’adressa-t-il un appel. Il me fixa intensément, je ne jurerais pas qu’il n’y avait pas une ombre de défi dans ce regard-là. Quelques garçons se tournèrent vers moi. Je sentis le sang me monter aux joues ou me faire défaut, je ne sais pas, et je fis volte-face. Je m’enfonçai dans la multitude, la tête baissée, dans un élan désespéré pour rester dans la masse, anonyme. Je ne pouvais me résoudre à m’éloigner, de peur d’éveiller les soupçons, et dans l’incapacité d’abandonner complètement Galoche à son sort. Le groupe semblait se souder dans un mouvement circulaire qui se resserrait sur son centre. Je n’apercevais plus que la tignasse de Galoche, une houppe qui se dressait encore avec insolence entre les nuques et les têtes de mes camarades. Je n’ai plus un souvenir précis des actions qui suivirent. Je crois que déjà à l’époque je n’en avais pas une conscience claire, j’étais transporté dans un tourbillon de paroles et de gestes que je reproduisais mécaniquement, à contretemps, des larmes me brouillaient la vue que certains ont pu percevoir comme celles de la colère. Mais soudain il fut clair qu’un des grands garçons maintenait d’un genou mon pauvre ami à quatre pattes et lui relevait la tête en lui agrippant les cheveux, qu’un autre s’efforçait de lui couper à l’aide d’un couteau de poche à la lame rouillée. Galoche ne pipait mot. Je ne pouvais voir son visage, tourné vers l’autre côté. Des cris fusaient de toute part, quelqu’un je ne sais d’où débarqua au centre du cercle avec un rasoir. La lame brilla, l’éclat me lacera les pupilles un bref instant. Un froid glacial me saisit tous les membres, je suffoquai, enfin j’eus très chaud. Je voulus me dégager du groupe, les corps semblaient soudés dans une même attention fébrile, pris dans une tension compacte, galvanisée. Je cherchais à me défaire de ces bustes qui me pressaient, de ces bras et ces jambes qui m’encerclaient de toutes parts, je voulais échapper à ce ressentiment sourd et aveugle, à cette colère drue qui trouvait sa voie de sortie et s’y jetait sans vergogne. Je me tournai vers les bâtiments qui surplombaient la cour, je levai la tête à la recherche d’une issue et c’est alors que je l’aperçus, silhouette qui se découpait clairement derrière la fenêtre de la salle d’étude, présence attentive, consentante, qui assistait sans sourciller à la scène.

Je ne sais pas si ce fut cette vision ou celle du sang perlant à une estafilade laissée par le rasoir sur le crâne presque entièrement rasé de Galoche qui me fit perdre toute contenance. Je poussai des coudes, je grognai, je me forçai un passage dans les rangs serrés de ces garçons haineux. Mais à ce moment, comme par enchantement, le groupe se disloqua. Certains s’éloignèrent, suivis par d’autres, il ne resta bientôt que quelques dogues autour du pauvre garçon à genoux. Il y eut encore quelques coups de pied, qu’il encaissa sans broncher, des railleries, mais les voix flanchaient, et soudain les derniers déguerpirent en pressant le pas. Le préfet se tenait sur le pas de la porte, à la sortie des classes. La cloche avait peut-être sonné. Les ultimes élèves s’engouffraient dans l’édifice, aucun surveillant n’était visible. Le préfet restait sur le seuil, comme s’il attendait les retardataires. Il ne fit pas un geste. Galoche s’était relevé. Du sang maculait sa chemise. Une large tache mouillait son pantalon. Avec son crâne rasé, il semblait beaucoup plus fragile, ses mèches de cheveux éparses autour de lui. Un moineau pelé entouré de ses plumes. Il me vit. Je me tenais à bonne distance, entre lui et la porte ouverte où le préfet se tenait toujours. Je sentis le regard de l’adulte peser sur ma nuque. Je fléchis. Je tournai les talons et me dirigeai vers les classes en hâtant le pas. Avant de franchir le seuil à la suite du préfet, je me retournai. Galoche se tenait toujours au milieu de la cour, devant le moignon du platane abattu, avec son crâne chauve et son pantalon mouillé, le visage tourné vers nous, dans une nudité déchirante.

 

 

Il disparut. Comme il était arrivé, un matin sans crier gare, du jour au lendemain Galoche ne se montra plus à l’école. Les professeurs soutinrent qu’il avait quitté la ville, envoyé par son père, suite à ses incartades, dans une pension éloignée. Nous ne sûmes jamais ce qu’il était réellement advenu du garçon. Je ne peux pas dire qu’il nous manqua. Le clan s’était dissout, nous évitions de nous parler, personne, de toute façon, n’évoquait plus l’incident. J’entamai la dernière année d’école en solitaire, je ne me mêlais que rarement à mes camarades et je me gardais bien de prendre parti dans les discussions. Il a mûri, remarquait-on dans mon entourage. Je me taisais. Je fis ce qu’il fallait pour réussir l’année et je quittai définitivement les classes et la cour entourée de murs. Je n’étais pas porté pour les études, avaient déclaré mes professeurs à mes parents. On me fit apprendre un métier rapidement et je fus bientôt autonome. J’ai quitté Bresse depuis tant d’années que je n’ai pas la moindre certitude quant à savoir si l’école y existe toujours.

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