Le septième jour

Ce texte est paru dans la revue Marginales, à l’automne 2007.

 

Le premier jour, Dieu s’est éteint. J’ai dormi d’un sommeil boueux, pendant de longues heures. Savoir que quelque chose était définitivement terminé m’assénait des coups, me laissait pantelante, haletante dans mes draps froissés. La chambre manquait d’air, mais dehors m’était intolérable. A travers un brouillard, me parvenaient quelques éclats de voix, les pas du voisin du dessus. Je meurs, et personne ne le sait. La phrase revenait comme l’évidence longtemps cachée, révélée enfin dans sa nudité brute. Il faudrait lutter : parfois aussi je le pensais. Mais je restais prostrée, le corps traversé d’une longue et impossible douleur. Et j’ai dormi, pour m’enfoncer, avec le désir de ne pas m’éveiller.

Le deuxième jour, j’ai croisé Lu, il était stone. Il m’a laissé une dose, je l’ai prise sans attendre. Eblouissement. La pièce s’est élargie, une lumière forte, et Vic est revenu. Je l’ai vu se profiler à la fenêtre. Il me redisait toute la merde dans laquelle je l’avais traîné, que malgré tout, notre histoire c’était un acquis, que la vie ne permettait pas de faire marche arrière. L’idée de la mort s’est glissée en moi avec l’acuité d’une lame de rasoir. Je suis restée couchée sur ces dalles, je ne sentais plus ni le froid, ni la dureté du sol, je crois que je bavais.

Le troisième jour, je suis retournée à l’extérieur. Il faisait bon, je me sentais bien. En sursis. J’ai croisé René. Je portais juste un manteau sur un jeans. Il devait sentir ma tristesse, il m’a décoché un de ces sourires à retardement, comme il en a le secret. Je me suis assise avec lui, sur son banc. Il a mis sa main crasseuse sur mon genou et je n’ai pas reculé. Il était sobre. Je sentais qu’il cherchait à me retenir. Est-ce qu’il avait compris vers quoi je marchais ? Une passante nous a jeté un œil torve. Plus tard, un autre s’est arrêté, a demandé si nous avions faim ou soif. René lui a répondu qu’un coup de rouge ne serait pas de refus. Alors le type a pris l’air vexé, il a rétorqué quelque chose sur les fléaux de l’alcoolisme et a tourné les talons. Au coin de la rue, le Paki était ouvert. J’y ai acheté cinq bouteilles, du rouge, du blanc, du rhum et du whisky. Avec René, nous avons bu jusqu’au milieu de la nuit. Je crois que je ressentais une grande envie de tendresse, avec le sentiment que finalement rien n’importait.

Le quatrième jour, le froid m’a tirée d’une nuit sans rêve. Le matin m’a trouvée couchée au pied du banc, dans le square. J’ai d’abord senti la terre humide, une forte odeur de pisse, et le sang qui me battait dans les tempes. Mais bizarrement, je n’entendais rien. Ni les moteurs des véhicules, ni les bruits habituels de la ville le matin, ni le crissement des chaussures sur les graviers. Je voyais juste des pieds, des jambes perpendiculaires à ma ligne d’horizon, mais toujours en mouvement, dans le balancement régulier de la marche. Personne ne s’est arrêté. J’étais très engourdie, je crois que j’avais besoin d’eau. Je me suis rappelé que je n’avais rien mangé depuis le matin précédent et cette idée m’a semblé agréable. Quand je suis sortie de ma léthargie, la nuit tombait. Malgré les membres endoloris et le manteau sale, je n’ai pas voulu rentrer tout de suite. J’évitais les coins où traînent habituellement ceux que j’ai connu. Le ciel était traversé de lueurs fulgurantes, une atmosphère de fin de monde. J’ai aperçu tout à coup un vol tournoyant d’étourneaux. Et cette vision a fait monter une irrépressible envie de pleurer. Je ne m’en croyais plus capable. J’ai laissé couler les larmes, la morve, en sanglotant derrière mon col relevé. Je gémissais. Vic, Vic ! Pourquoi m’as-tu abandonnée ? Et j’ai rêvé de me sentir pousser des ailes, là, tout de suite, pour prendre un envol mérité, rejoindre un banc de sable accueillant, quelque part dans une terre hospitalière, où nichent les oiseaux migrateurs. J’aurais aimé une rencontre. Quelqu’un qui m’aurait tiré la manche, qui aurait dit deux trois mots gentiment, pas grand-chose. Mais la pluie s’était mise à tomber et la rue vernie ne réfléchissait déjà plus que les phares des voitures pressées, en longues stries rouges et blanches, et le vide sans nom de la ville.

Le cinquième jour, j’ai dessiné. Avec rage. J’ai sorti le carnet fermé depuis longtemps, l’encre sépia, les crayons. Je matais les reproductions collectionnées, Schiele, Munch, Ensor, les corps, les traits qui m’échapperaient toujours. J’ai tracé des lignes, cherché la distorsion, mélangé l’encre, le crayon, le thé qui me brûlait la gorge, le sel, je cherchais mon souffle dans les blancs de la page. Je me suis coupée à la base du pouce, j’ai laissé couler le sang, pour colorer les yeux, marquer les jointures, et tacher un peu plus le papier épais.

Le sixième jour, devant le miroir, j’ai regardé l’image d’un corps que je ne reconnaissais plus. Les veines à certains endroits saillaient, bleues, sinueuses, le marquant d’improbables itinéraires. Des cicatrices affleuraient le long des avant-bras, les pieds semblaient difformes, une blessure suppurait au petit orteil gauche. Les yeux trop brillants mangeaient la moitié d’un visage creusé d’ombres, les seins petits, seules pointes de vie sur une poitrine décharnée. Le sexe méconnaissable, parce que sans but, ridicule toison marquant à peine le bas-ventre. J’ai retrouvé, à la base du pouce, la coupure, à peine sèche, ouvrant le lit d’une nouvelle marque. Je l’ai caressée, doucement, comme pour l’apprendre par cœur. C’était facile : il suffisait de suivre la ligne déjà commencée, d’accepter la béance, d’y glisser lentement, sans heurt. Ce que j’ai fait. La lame a fait son travail, la douleur était comme étrangère, parce que déjà ce corps ne m’appartenait plus. Et le sang a trouvé rapidement la voie, je le sentais s’écouler comme une marée, quand la mer se retire, calmement.

Le septième jour, je me suis reposée. Enfin.

J’ai suivi le sillage des oiseaux partis en flèche, sur les routes de la migration.

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