Machine pas kampé là

Ce texte a été écrit en réponse à un appel à la solidarité lancé en février 2010 suite au séisme qui a touché Haïti. Il a été publié dans le recueil « Des écrivains du monde pour Haïti ».

Il a dit ça avec un sourire étrange, comme si un souvenir soudain ravivé avait fait sourdre en lui un sentiment fugace, mélange de joie et de tristesse, vite oublié. Mon regard s’est à peine attardé sur son visage, mais il a suffi pour que s’en efface toute trace d’émotion. Hier soir déjà, j’ai perçu l’altération de sa voix au téléphone. Il a esquivé mes questions. Je n’ai pas insisté. Je veux le laisser croire que je suis calme, que rien ne m’alarme, puisqu’il semble tant y tenir.

Nous sommes sortis de la voiture. Il a pris mon bras, avec cette douceur désarmante dont il est capable, et je me suis laissée guider jusqu’au restaurant. Nous avions convenu de ce repas pour fêter un événement quelconque, je ne me souviens déjà plus et il m’importe peu à vrai dire. Il n’a jamais l’air non plus de se préoccuper des questions de calendrier. Nous voguons généralement dans le plus grand flou et les choses finissent toujours par arriver d’elles-mêmes. Cette attitude commune semble aller de soi, mais je n’ai pas la prétention de croire qu’elle ne lui demande aucun effort. Il a l’élégance d’agir de la sorte en ma compagnie toujours avec le plus grand naturel, mais je n’ignore rien de son extrême prévenance à mon égard. Il arrive pourtant parfois que quelque chose échappe à son contrôle.

L’hiver dernier, quelques mots prononcés un peu trop vite m’avaient plongée dans un état d’errance mentale dont il avait fallu des jours pour me dépêtrer. Nous étions dans un parc. La lumière faiblissait, janvier avait laissé des traînées de givre sur les pelouses, nous marchions tranquillement, comme toujours ; soudain il s’était arrêté, s’était tourné vers moi et avait remonté le col de mon manteau, peut-être pour mieux me protéger du froid que je sentais à peine, et il avait eu alors un regard un peu plus appuyé, légèrement troublé, en me disant : tu sais, aujourd’hui, c’est ton anniversaire. J’avais sursauté, ou peut-être un frisson m’avait traversée, je ne sais plus ; il avait immédiatement repris son ton  habituel, attentif et bienveillant, et nous avions continué à marcher, comme si de rien n’était. J’avais feint d’oublier ses paroles, mais une angoisse insidieuse avait déjà commencé à m’envahir.

Nous sommes entrés dans le restaurant, dans le bruissement des conversations et la lueur vacillante des bougies. Il sait que j’aime les atmosphères diffuses, le ruissellement paisible des sons, les couleurs en demi-teintes, la lumière distillée plutôt qu’assénée. Et il fait preuve d’un art consommé pour choisir des endroits où je me sentirai bien. La table réservée est au fond de la salle. Il m’aide à m’installer sur le siège qui fait face aux autres tables, auxquelles il va tourner le dos. Je ne veux pas être distrait de ton visage. Il dit ça, et un voile léger lui embrume le regard.

Nous prenons du vin. J’aime sa couleur. Nous parlons d’une exposition que j’ai vue. L’artiste a travaillé la matière de ses toiles comme s’il s’agissait de glaise ; en réalité il utilise une mixture de sable et de farine ; les couleurs sont saisies, empêtrées dans la pâte. Ses tableaux parlent des lieux de mémoire. Il cille. Je poursuis, impassible. Ces lieux où reposent nos morts, notre histoire. Les greniers par exemple. Les sépultures.

A ces mots, il pâlit. Dans la lumière basse, je distingue précisément son visage et l’expression fugitive qui le traverse à nouveau, à la manière d’une hébétude passagère, une fatigue ou une douleur fugace. Il baisse les yeux. Porte son verre à ses lèvres et avale une gorgée. Je devine au mouvement de sa gorge qu’elle est anormalement serrée. Je détourne le regard, je ne veux pas mettre en danger sa pudeur. Mais je ressens intensément l’effort qu’il fournit pour se contenir. Je sais déjà combien il souhaite me préserver. Je sais bien qu’en toute circonstance, il évite ce qui pourrait me heurter. Et risquer de me faire chanceler.

J’ai perdu la mémoire dans un accident. Je ne me rappelle plus rien de ce qui a précédé. En réalité, j’ai perdu la capacité d’une certaine mémoire. La maison où je suis née, et où j’étais sans doute revenue, a brûlé en l’espace d’une nuit. Pour quelles raisons et pour combien de temps j’y habitais, je l’ignore, comme j’ignore si je l’avais jamais vraiment quittée ; l’unique certitude est que j’y vivais seule. Sauvée de justesse, je suis restée inconsciente plusieurs semaines. Au réveil, il ne restait rien. Aucun souvenir. Aucune image. Je ne retrouvais rien. Que des ruines. La mémoire de ma vie avant l’accident avait été anéantie. J’avais beau chercher, je ne me heurtais qu’à des débris. Des phrases lancinantes dépourvues de sens. Une litanie de paroles insensées, des bouts de prières, des imprécations. Le murmure d’une folle éplorée, lovée quelque part dans les ruines de mon esprit ébranlé jusqu’à ses fondations. Un délabrement intérieur à l’aune du désastre survenu cette nuit-là. Avec l’incendie, c’était toute mon histoire et mes raisons d’être qui étaient parties en fumée. De mon passé, de ce qui m’avait constituée, il ne restait aucune trace tangible. Juste d’infimes fragments, si épars, si calcinés, que l’effort qu’il me fallait pour tenter de les remettre ensemble provoquait une souffrance insoutenable. Après quelques mois de tentatives, de thérapies en rééducations, j’ai renoncé. Délibérément et à tout jamais. Je ne chercherais plus à me souvenir. Je ne fouillerai pas dans d’improbables archives. Je repartirais avec ce qui n’avait pas été englouti – une identité civile, des dispositions, des mécanismes. Et un passé en creux, un trou béant au milieu de mon être, qui me laisserait toujours un peu vacillante, au bord du vertige. Table rase à trente-quatre ans (m’avait-on assuré). Enfant unique, parents décédés, des amis – me diraient-ils – que je ne reconnaissais pas.

Aucun lieu n’a subsisté où je puisse faire mémoire. Mon histoire n’a pas de sépulture. Le passé ne m’appartient plus ; la vie commence dans un lit d’hôpital, les murs blancs de la chambre, une fenêtre ouvrant sur une ville inconnue. Et très vite lui est à mes côtés, il m’accompagne quand je décide de sortir, de recommencer. Sa présence est familière et étrange à la fois, il vient de nulle part et il a toujours été là, semble-t-il. Nous ne vivons pas ensemble, mais nous nous voyons souvent, de plus en plus, presque tous les jours. Il m’escorte avec patience, sans complaisance, sur ce chemin tronqué, où je vais sans plus pouvoir me retourner. Nombreux ont été ceux qui ont cherché à s’emparer de mon histoire, quitte à la marchander, à profiter de la brèche pour occuper la place, les thérapeutes, les journalistes, les voisins, et tous ces bien intentionnés. J’ai résisté. Lui seul s’en est toujours gardé, se contentant d’être là, avec une inlassable persistance. Il ne m’a jamais rien imposé quant à nos liens passés, il a choisi d’accorder son pas à ma marche hésitante, apeurée, à mes itinéraires flottants. Et ce soir, au détour d’une conversation, le voici qui blêmit à m’entendre parler de mémoire et des lieux où pouvoir l’invoquer.

Nos verres sont vides. Je soupire légèrement, il me demande aussitôt si je suis fatiguée, si je veux que nous rentrions. J’ai les lèvres qui tremblent ; je respire profondément et, d’un trait, je lui demande enfin ce qui l’habite, quelle est cette tristesse que je ne lui connais pas, ce sourire étrange qui est venu tout à l’heure, lorsqu’il a prononcé cette phrase en garant la voiture.

Haïti. Me répond-il. Dévastation. Il murmure. Des écoles. Des ministères. Des marchés. Des routes. Des habitations. Anéantis. Les lieux de vie détruits. Et la mort. Il reprend son souffle. La mort assénée. Disséminée. Des morts. Par milliers. Des morts sans sépultures. Des fosses communes. Et les vivants sans toit, nulle part où pleurer les leurs, rien d’autre que les vestiges de la catastrophe. La ville défigurée. La mémoire amputée.

Il parle à voix basse, longtemps, entre nous les verres bientôt vides où joue le reflet tremblant de la flamme, la salle sombre tout autour. Je comprends qu’il a passé cinq ans à Port-au-Prince, dans une autre vie, qu’il y a vécu, travaillé, aimé peut-être, puis qu’il est parti un jour, répondant à un appel qu’il n’a jamais compris, qui s’est imposé, un retour nécessaire, une urgence, comprends-tu, un cas de force majeure, il fallait être présent ici. Il n’ajoute pas auprès de toi, mais je l’entends. Et au plus profond de moi, j’entends soudain l’écho de son pas qui résonne, j’entends son pas lorsque j’avance à tâtons, avec mon passé aux yeux crevés, et qu’il est à mes côtés. Qui suis-je, ai-je soudain envie de crier ? Et qui est-il, celui qui m’accompagne dans ce voyage marqué par la cécité, celui qui m’exhorte à continuer et me répète, jour après jour, sans un mot ni un geste de trop : interdit de stationner, ne pas s’arrêter, le chemin continue ?

Port-au-Prince. Je prononce à mi-voix le nom d’une ville inconnue et je regarde cet homme comme si c’était la première fois. Et soudain je ressens une nécessité : je veux qu’il me dise, je lui demande de raconter la ville, le quartier où il vivait, les habitudes qui étaient les siennes,  les amis qu’il s’y était fait, les moments qu’il passait avec eux, je veux entendre leurs prénoms, je veux qu’il me les décrive, je veux qu’il parle encore de Pétionville, de Carrefour ou de Cité Soleil. Je veux qu’il évoque ses itinéraires, la rue où il marchait, la rue où il n’a jamais vraiment cessé de marcher : je veux la foule, le grouillement, les interjections, le trafic, les passants, les menus incidents, les gestes, les contrastes, les vendeuses, le chaos, les accidents, la pollution, les arbres, le ciel, les visages, la langue.

J’interroge. Et il parle d’une voix lente, il invoque les souvenirs, la mémoire des lieux, l’esprit de la ville, la joie sourde de la terre haïtienne, sa misère et sa fulgurance ; il chantonne à voix basse les accents de l’île, laisse fuser quelques mots de créole, quelques sons de là-bas ; c’est une musique, il égrène ces paroles d’ailleurs, d’autrefois, j’entends la berceuse d’une mère un peu folle pour son enfant disparu, j’entends son pas qui traverse les ruines et ne s’arrête pas ; Ayiti, il se souvient et rend hommage.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s