Salle des coffres

Ce texte est paru dans le n° 264 de la revue Marginales, intitulée « Mystère Crash », en décembre 2006.

Il referma la valise. Cela fit un claquement sec qui résonna entre le dallage brillant des murs. Il déplia son long corps osseux, se leva, salua et sortit. Hersch resta pensif pendant quelques instants, puis sortit à son tour de la salle des coffres.

À des milliers de kilomètres de là, une vie éclosait dans l’écrin souple d’une peau d’ébène. Ahilo s’arrondissait de plus en plus. Les aigrettes pourraient bientôt venir faire leur nid au sommet de son ventre. Elle le portait haut, avec un mélange de nonchalance et de majesté propre aux femmes de sa tribu. Le mystère prenait forme. La jeune femme continuait à aller aux champs et à préparer le manioc, mais bientôt le petit viendrait. Comme c’était le premier, il faudrait peut-être rester à l’abri quelques temps ; les anciennes du village décideraient. Les anciennes, et la famille de son époux. En effet, Ahilo vivait depuis son mariage, comme il était attendu, dans la famille de l’homme qui l’avait prise pour femme. En son absence, c’était à ses parents que revenait toute décision concernant la jeune épouse.

Madou avait suivi la migration des oiseaux depuis une saison entière déjà. Parti à la recherche d’une terre accueillante, d’un ciel plus clément – le village avait de plus en plus souvent été la proie de la sécheresse ces dernières années – il reviendrait chercher sa famille dès qu’il aurait trouvé. Il avait donc quitté Ahilo après avoir déposé sa semence, promesse de vie et de richesse, dans le secret de son ventre. Personne ne savait qui en sortirait, lorsque la première graine aurait fructifié. Le savoir aurait attiré le mauvais œil. L’enfant devait arriver par surprise, pour que personne ne puisse lui lancer de sort ou attenter à la santé de sa mère avant qu’il ne soit là. En attendant, il croissait comme un trésor, à l’abri des regards, gardé par le vol des aigrettes et le battement régulier du cœur d’Ahilo.

Hersh regagna l’étage supérieur. Le bâtiment bourdonnait, d’une labeur sourde et machinale. Des sonneries de téléphones, des voix feutrées, le cliquetis monotone des claviers, les pas pressés amortis dans le tapis plein qui couvrait les couloirs. Ce décor si familier lui parut étrange. Il se dirigea comme en rêve à son bureau, à ses tableaux, à son poste, aux chiffres qu’il fallait collectionner, ranger, développer, engranger, multiplier et soustraire, aux listes de noms, d’avoirs, de titres. Son prochain rendez-vous était une heure et demie plus tard. Une femme. La voix au téléphone lui avait semblé distante, comme un appel d’outre-mer. Grave, envoûtante, à vrai dire. Quelle sombre ou heureuse surprise pouvait-elle lui réserver ? Son travail dans cette banque lui réservait parfois d’étonnantes rencontres. Hersh jeta un coup d’œil rêveur par la fenêtre. Il ouvrit son tiroir et sortit un cahier, dont il tourna quelques pages. D’une main appliquée, il reprit le cours d’un texte, où il l’avait laissé. Il y était question d’un village oublié de tous, sauf des oiseaux migrateurs, où la richesse gisait cachée dans le corps soyeux des femmes.

Une ombre. Il s’était adossé au mur sur le trottoir d’en face ; aucun mouvement ne trahissait sa parfaite immobilité. Les passants ne le remarquaient pas, ou à peine. Il traversait leur champ de vision comme le font les arbres qui s’éloignent le long des routes. Sur l’autre trottoir, devant lui, des personnes arrivaient, souvent pressées, attendant frileusement leur tour quand il y avait la queue, introduisaient une carte dans la machine, qui la leur restituait, avec un ou plusieurs billets colorés, qu’ils enfouissaient aussi vite au fond d’une poche ou d’un portefeuille.

Ce manège l’avait stupéfié, la première fois qu’il y avait assisté. Il s’était approché. La femme devant le distributeur s’était tournée vers lui, méfiante semblait-il. Et lorsqu’il avait demandé, hésitant, les mots de cette langue longs à venir dans sa bouche habituée à d’autres sonorités, lorsqu’il lui avait demandé de lui apprendre, de l’initier à cette machine pourvoyeuse de billets, elle l’avait regardé éberluée, un instant en suspens, comme prise au piège. «Le mister cash ? – il faut une carte : à la banque ! » lui avait-elle lâché en pointant l’enseigne bleue, avant de tourner les talons, trop vite.

Hersh repensait au dernier client, qu’il avait accompagné à la salle des coffres. Grand, peu loquace, il avait eu cette figure indéfinissable, en prenant la valise. L’air de retrouver un trésor, pas de l’or, des bijoux ou de l’argent, non ; plutôt quelque chose de très vieux et de très précieux, qu’on découvre encore vivace, présent, et dont on s’émeut. La main de l’homme tremblait un peu en ouvrant la valise. Hersh n’avait pu retenir une exclamation, à la vue de son contenu. Du sable. Il n’y avait que du sable, où l’homme avait passé ses doigts doucement, presque douloureusement.

*

Ahilo a senti que le terme approchait. L’enfant va venir, et le mystère qui l’entoure va être levé. Elle se prépare. Avec l’enfant, elle attend la venue de l’homme, qui doit reconnaître le fils ou la fille, le porter haut, au vu de tous, pour que le nouveau-né appartienne, lui aussi, à la communauté. Dans le groupe, il trouvera subsistance et protection, avant d’être à son tour nourrisseur et gardien de la vie. Elle attend. Elle est calme, déjà tout à l’autre qui vient. Ce petit qu’elle va garder au sein, aussi longtemps qu’il faudra, qui grandira avec les autres enfants du village, puis qui à son tour prendra femme ou mari, un jour deviendra pour elle la subsistance, celui qui lui offrira le pain et le toit, si la vie veut bien d’elle jusque là.

Hersh se prépare. L’heure a tourné. Il jette un œil par la fenêtre. Sur le trottoir d’en face, l’homme n’a pas bougé. Que peut-il bien attendre, adossé au mur ? Il n’a pas l’attitude d’un mendiant. Au contraire, son port de tête est altier, il se tient droit et semble ne rien espérer des passants. Un vol d’oiseaux migrateurs raie un instant le ciel. Comme s’il attendait ce signe, l’homme sort de son immobilité, les suit un moment du regard, et s’éloigne dans leur direction. Hersh le regarde disparaître. La rue retrouve sa grisaille. Soudain, une ondulation sur le trottoir. Quelques personnes se retournent. Une femme s’avance. Elle est voilée des pieds à la tête, de longs pans d’un tissu léger, noir, lui font un sillage de nuit. Hersh la voit s’arrêter sous l’enseigne bleue. Elle pousse la porte et entre dans la banque. Elle porte une valise.

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