L’incipit

Il fallait qu’il trouve cette première phrase. Rapidement. Ou ça risquait de mal se terminer. Il avait déjà arpenté la maison en long et en large, de bas en haut et par tous les itinéraires possibles. Il avait passé des heures à marcher à travers les prairies, en attendant qu’un coup de vent ou un changement de lumière lui balaye le cerveau, lui apporte la manne en quelque sorte, mais rien. Il s’était assis, avec un verre de vin, un second puis un troisième, en tournant un crayon entre ses doigts, puis sans rien faire. Mais rien, toujours ce plein désespérément vide de toute étincelle. Des pensées vagabondes, à l’image des nuages qui passaient et, à certains passages, quelques tensions. La mémoire parvenait toujours à activer des courants contraires ; il avait beau tenter d’assourdir cette pagaille intérieure, rien n’y faisait.

Il s’était amèrement souvenu de ces séances de méditation où il s’était laissé entraîner, le vide disait-on, le calme plat du mental, le suspens des mensonges qu’on ne cesse de se raconter. Mais lui n’y avait trouvé que la déception d’une tentative de séduction désamorcée, et des raideurs insupportables dans le dos. C’est parce que vous ne lâchez pas prise. Il s’était demandé que lâcher encore quand sa vie n’était qu’un fuseau débobiné, un imbroglio de fils grisâtres qui de toute façon n’auraient mené nulle part.

La maison était spacieuse, il avait d’abord pensé qu’il risquerait de s’y perdre. Les premières impressions s’étaient estompées à mesure que l’ennui grandissait et que l’espace semblait se rigidifier. Tout, la plage, les falaises, les prés, au dehors, et les pièces au parquet vieillissant, la table bancale et les fauteuils recouverts de couvertures, à l’intérieur, tout lui semblait en effet de plus en plus rigide, âpre et sec. Il avait beau considérer les choses sous un angle de vue raisonnable, autant que possible, l’espace autour de lui semblait l’avoir quitté. Probablement cela ne s’était-il pas fait en une fois, mais au sixième jour la situation lui apparaissait clairement : il était abandonné de toute chose, dépouillé même de la langueur de l’ennui. Il sentait par contre monter en lui une fureur indescriptible, quelque chose de calme et puissant à la fois, et il savait qu’il n’y échapperait pas, à moins, se disait-il, qu’il ne trouve cette phrase, qu’il n’écrive la première phrase. L’incipit.

C’était ainsi, un jour, au hasard d’un détour et d’une péroraison sur l’incipit, qu’il s’était attardé pour la première fois à écouter parler de l’écriture littéraire. Il ne s’en était jamais vraiment préoccupé. Il lisait, mais seulement pour trouver des voies d’évasion ou des stimulations, intellectuelles ou érotiques. Il n’aurait jamais été capable, en refermant un livre, de se souvenir de la première phrase. Il pouvait dire s’il avait aimé ou pas le livre, et pour quelles raisons, expliquer de quoi il traitait, raconter l’histoire s’il y en avait une. Mais la première phrase, il ne pouvait franchement pas se remémorer ce qu’elle disait.

Il avait alors commencé à s’intéresser à ces fameux incipit. Et dès lors, il n’avait plus été possible de ne pas s’y arrêter, à chaque nouveau livre qu’il ouvrait. Il s’était mis à y réfléchir. Il s’était demandé si ces phrases, auparavant anodines pour lui, étaient programmatiques, cherchant dans ces prémices un noyau central, quelque chose  qui se déploierait ensuite pour former le texte dans son ensemble en adoptant toutes sortes de mouvements, en cercles concentriques ou en sinusoïde, de manière linéaire ou fragmentaire. Il s’était interrogé sur le degré de conscience et d’intention qui habitait leur auteur, au moment de leur apparition. Il s’était mis à ausculter ces premiers mots, à la recherche d’une vérité qu’il ignorait, de quelque chose qui lui permettrait de saisir non pas un sens, mais le sens.

Il conservait un cahier (il avait préféré le cahier au bloc ou aux feuilles volantes) où il notait les commencements de tous les textes littéraires qu’il lisait. Lorsqu’il achetait ou empruntait un livre, il se gardait bien de l’ouvrir à la première page immédiatement. Il fallait faire durer cette sensation très agréable que lui procurait la perspective de découvrir l’incipit. Parce qu’immédiatement après l’avoir lu, venait une sorte de déception. Ou plus exactement un sentiment de manque, c’était cela, une nauséeuse impression de vide.  C’est ainsi que, pour déjouer ce mécanisme, se divertir de cette désagréable frustration, il s’était mis à retranscrire les phrases dans un cahier, soigneusement. Progressivement,  ce travail avait eu un effet inattendu : il s’était senti transporté par une curieuse fierté, qui semblait même vouloir prendre le pas sur la fascination qu’il éprouvait toujours à la lecture des commencements. Comme si, pour les avoir récrites de sa main, ces phrases avaient commencé à cesser de lui échapper constamment et à lui appartenir, ou en tout cas à faisait partie d’un ensemble qui était son fait. Il se prenait à tourner les pages du cahier, à les caresser du bout des doigts, un sourire incrédule venait alors lui étirer les coins de la bouche dans une moue béate.

C’est ainsi que, tout naturellement, il en était venu à cette idée incongrue, qui ne lui aurait jamais traversé l’esprit auparavant. Pourquoi ne pas s’y essayer, lui aussi ? Sa curiosité de lecteur était devenue insatiable, parce qu’il recherchait sans cesse à revivre ce moment, l’attente, le désir en suspens face à un livre dont il allait découvrir la première phrase. Et puis l’étrange satisfaction qu’il y avait à les collectionner. Il avait écumé les colloques, les rencontres et les salons, anxieux de rattraper ce qui lui était apparu comme un retard inexcusable, sans cesse étonné de l’amplitude du domaine à parcourir, du nombre de livres dont il fallait s’approprier, de l’infinité de commencements qu’il y avait à savourer. Et, de fil en aiguille, l’idée de passer à l’acte lui était devenue naturelle.

Le temps, depuis le debout de son séjour, était resté variable ; la maison, lui avait-on dit, est très lumineuse, même lorsque le ciel est maussade, tu t’y trouveras bien. Les premiers jours, il sortait quotidiennement. Les falaises et leurs pentes herbeuses se succédaient, une même ligne et ses cassures, ses brusques inflexions, ces éboulis qui jetaient parfois sur l’horizon leur visage tourmenté. Il avait vu des oiseaux de mer, quelques autres promeneurs, plutôt rares, une femme disgracieuse qui lui avait fait une forte impression. Mais à présent, il restait enfermé, assis sur le même fauteuil la plupart du temps, se rongeant les ongles, le regard hébété dirigé vers le ciel, au-delà des vitres. Il sombrait dans un état léthargique quelques heures ou quelques minutes, puis remuait à nouveau fiévreusement son crayon, traçait sur le papier devant lui des lignes, des  spirales, des lettres se formaient malgré lui, son prénom, Yves, d’autres symboles puérils, des lettres encore, qu’il s’empressait de raturer, avec une angoisse montante.

L’espace autour de lui semblait désormais dénué de tout caractère, totalement neutre, désinvesti, la maison, tout comme les champs en friche, les plages de galets, la mer et le ciel. Le commencement était primordial. Tant pis s’il faut des jours pour trouver l’incipit, il faut le mériter, se  répétait-il ; le bon moment doit arriver, celui où je cueillerai la phrase juste, et alors tout le reste suivra. Il s’était conforté dans cette conviction et maintenant, il semblait que la phrase ne lui viendrait jamais. La tension qu’il éprouvait s’était accrue, envahissant tout son être, et paradoxalement, à mesure qu’elle augmentait, il devenait plus apathique, ne s’extrayant presque plus de son fauteuil bas, mangeant juste un peu moins que le nécessaire, buvant du vin et du café, et lorsque les réserves furent épuisées il se mit à siroter interminablement du thé clair, qu’il refaisait infuser à trois reprises minimum.

Il avait déjà réfléchi à la possibilité que le déclic n’ait jamais lieu. Pas de première phrase, pas de texte, pas de livre. Il rendrait les clés de la maison en y abandonnant à jamais ses ambitions littéraires. Cette perspective ne lui avait pas paru douloureuse, loin de là. Après tout, il n’avait rien à prouver à personne, à peine s’il avait touché un mot de son projet à une ou deux personnes. Et finalement, il le sentait bien, le résultat final lui importait assez peu. Ce qui l’avait réellement mis en branle, c’était l’incipit. Écrire la première phrase. Écrire sa première phrase. Il reconnaissait que c’était là, précisément, où se situait sa soif, où il brûlait. Et dans cette maison où il s’était retiré, seul, pour écrire sa première œuvre, en partant de la phrase liminaire qui l’inaugurerait, il réalisait toute l’ironie de sa situation : s’il renonçait à le faire, il n’y aurait pas de commencement.

Il aurait pu se résoudre à n’écrire que ça : des incipit. Juste la première phrase. Et puis une autre première phrase. Et une autre encore. Des phrases à la pelle, des incipit ciselés pour son seul plaisir, sans fin. Mais sans texte dont ils formeraient le seuil, sans corps où se déployer, ces incipit resteraient des morts nés, dont il porterait à jamais en travers des bras l’insoutenable inconsistance.

L’avant-dernier jour était là. Soudain le départ et la fin de son séjour étaient devenus concrets, puisque le lendemain il faudrait quitter les lieux à une heure précise, avant l’arrivée des locataires. Cette pensée l’avait rattrapé alors qu’il était arrivé à ce qui lui semblait être le dernier stade de la rumination, de son attente exacerbée. Il s’y était raccroché comme à une bouée de sauvetage. Sa léthargie s’était alors muée en une sorte de frénésie latente, qu’il traduisait en se grattant sauvagement, en se raclant bruyamment la gorge, en se frottant compulsivement les joues ombrées de barbe, le front plissé et le ventre creux. Il marquait la cadence en contractant et décontractant différents muscles de son corps, les uns après les autres. La fureur blanche qui l’avait habité ces derniers jours avait cédé la place à l’exaltation de la dernière chance. S’il trouvait la première phrase, il serait sauvé. Le reste suivrait. Il fallait qu’il trouve la première phrase. Rapidement.

Il se leva, but un verre d’eau et se dégourdit les bras et les jambes, pour la première fois en une bonne vingtaine heures. Sortit. L’air frais ne lui fit aucun bien, mais lui rappela au contraire combien il était devenu étranger au monde qui l’entourait. Il marcha droit devant lui. Au-dessus de la prairie qui s’étendait jusqu’à toucher le ciel, là où le bord de la falaise marquait l’horizon, des goélands volaient en cercles concentriques. Il traversa cet espace en un temps qui lui sembla record ; le bas de son pantalon était trempé de rosée lorsqu’il s’arrêta, à l’extrême limite de l’étendue. Il leva le nez. La vue de l’océan, devant lui, lui arracha un hoquet. A ses pieds, peut-être cent, cent dix mètres plus bas, l’eau venait se fracasser en écume bouillonnante sur les rochers. Pourtant, remarqua-t-il, il n’y avait là aucune colère. L’élément exerçait sa puissance avec superbe sur la roche inébranlable, mais sans jamais s’amoindrir, se composant et se décomposant sans fatigue, et usant imperceptiblement la pierre. Les oiseaux piaillaient, leurs cris surnageaient à peine dans le vacarme des vagues. C’était cela qu’il cherchait. Il réalisa que ce n’était que ça, la première phrase : ce vertige irrésistible. Un premier pas à faire, un plongeon, et se laisser aspirer dans le souffle puissant de l’océan. Cela lui parut soudain d’une simplicité extrême. L’incipit. J’y suis. Il leva le pied et, sans sourciller, fit le premier pas.

(Novembre 2011).

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