L’odeur

L’odeur, d’abord. Il la flaire à partir de la seconde marche de la troisième volée d’escalier. Quand il arrive sur le palier du deuxième, elle est devenue franchement agressive. Il porte une main à son nez, un réflexe pour se protéger, mais l’odeur persiste. Il remonte son écharpe et couvre le bas de son visage. Il sonne. Un déclenchement automatique résonne dans la cage d’escalier vide et la porte s’entrouvre. Il la pousse, fait un pas à l’intérieur de l’appartement, s’arrête net et lâche le sac.

Il a le temps de penser aux sushis que la chute a peut-être abîmés, aux boîtes qui ferment mal et à la sauce soja, mais un haut-le-corps le saisit et imprime à son buste un mouvement de recul ; il fait un pas en arrière et referme involontairement la porte derrière lui.

Ses yeux s’habituent à la pénombre de la pièce. L’odeur et le désordre qui y règnent dépassent l’imagination. L’air vicié lui fait tourner la tête. Il veut faire un pas de côté, chercher l’issue, mais son pied heurte une bouteille vide, qui se met à rouler avec un bruit sourd sur le plancher. Sa course s’arrête dans un tas informe. Un jus brunâtre dessine une auréole visqueuse tout autour. Trois mouches velues s’envolent en vrombissant.

Il n’y a personne, apparemment. Une lampe posée sur le sol, derrière un meuble couvert d’assiettes et de verres sales, éclaire faiblement un angle de la pièce. La lumière dessine un triangle sur le mur. La paroi est couverte de traces brunes et noires, laissées visiblement par des doigts humains. Il s’aperçoit qu’une inscription peut s’y lire. Il se surprend, malgré lui, à la déchiffrer.

Ne pas se fier aux apparences. En reconnaissant ces mots, il sait, soudain c’est une évidence, qu’ils ont été tracés avec de la merde. Il sent des gouttes de sueur descendre le long de ses tempes. La nausée monte, il porte une main à sa bouche et se met à trembler. Un hoquet lui échappe. Un spasme. Des sacs de poubelles éventrés jonchent un coin du plancher. Ça remue. Il n’ose pas imaginer ce qui s’agite ainsi. Plus loin, sur une chaise, des vêtements informes, d’un aspect douteux, sont jetés pêle-mêle.

Les volets sont tirés devant la seule fenêtre. Il y a une porte fermée, qui mène sans doute à une autre pièce de l’appartement. Toujours personne en vue. Soudain, la panique le gagne, submerge le dégoût, évince même son sens des responsabilités. Il faut qu’il décampe. Tant pis pour la note, qu’il a dû froisser au creux de sa paume humide. Et tant pis pour le client. Qui n’a d’ailleurs pas l’air prêt à faire son apparition. Mais qui lui a ouvert la porte ? Dans quel squat est-il tombé ? Son boulot lui en fait voir de toutes les couleurs, mais là, il s’avoue vaincu.

Il veut reprendre le sac et s’en aller ; au moment où il se penche pour ramasser sa livraison, il se rend compte qu’il a mis le pied dans une flaque qui empeste l’urine. Un des côtés du sac en papier s’en est imprégné. Cette odeur. Et encore ce grouillement du côté des poubelles. Insoutenable. Il faut sortir, fuir cette chambre close nauséabonde, retrouver l’air libre, la rue, les gens. Au diable les sushis. Mais alors qu’il pose sa main sur la poignée de la porte, une voix se fait entendre. Il se fige.

–       Combien vous dois-je, Monsieur ?

L’homme est grand et fin. La voix, chaude, posée, ne correspond pas à l’image qu’il s’est fait de l’habitant des lieux – un clochard ou un toxico, un être certainement en marge, affligé d’une dépendance quelconque, mijotant dans sa crasse, à moitié fou, sans aucun doute. Et la silhouette, debout à quelques mètres de lui dans un coin d’ombre, tend alors le bras vers la paroi et presse l’interrupteur.

La lumière brusque lui fait d’abord cligner des yeux. Il s’y habitue doucement. Devant lui, un homme d’une cinquantaine d’année, vêtu d’un smoking sobre et bien coupé, une écharpe de soie blanche autour du cou, le visage avenant, la mine fraîche, le regarde avec une bienveillante indifférence. Avec sa taille élancée et sa mise élégante, presqu’anachronique, et cette allure qui n’est pas sans lui paraître vaguement familière, son interlocuteur dégage une étrange séduction. Il veut ouvrir la bouche, répondre, mais le son ne monte pas. L’inconnu ne l’a pas quitté des yeux ; le plus naturellement du monde, il a sorti d’une poche un fin portefeuille en cuir, et il attend.

A nouveau, un des monticules d’ordures s’agite. Une boule grise et poilue se distingue de la masse. Un rat, occupé à fureter, ne leur prête pas la moindre attention. Jusqu’au moment où quelque chose doit l’alerter, parce que soudain l’animal s’immobilise, la tête levée, la queue frémissante, aux aguets. Et sans crier gare, il bondit hors du tas d’immondices et traverse la pièce en un éclair, avant de disparaître sous un vieux canapé défoncé, couvert de linge sale.

En passant, l’animal a frôlé le bas du sac qu’il tient toujours à bout de bras. Surpris, effrayé par le contact, il pousse une exclamation, lâche le paquet de sushis et jette un regard affolé à l’habitant des lieux.

–       Je comprends votre impatience, Monsieur, ainsi je vous prierais de bien vouloir me dire ce que je vous dois pour la course. Je ne voudrais pas vous retarder, lui répond avec une extrême délicatesse l’homme au smoking.

Il ramasse le sac. Il déplie le ticket, parce qu’il a oublié le montant de la commande ; l’opération est plus délicate que prévu parce que le papier de la note s’est humidifié au contact de sa paume. Il doit déposer le sac pour disposer de ses deux mains et pouvoir y parvenir. Pendant ce temps, le client, d’un étui en argent qu’il a extrait d’une des poches de son veston, sort une cigarette fine, qu’il allume. Un nuage bleuté noie un instant son visage aux traits fins, réguliers, sa barbe soigneusement taillée.

Trente-cinq euros. Lorsque l’homme lui tend les billets, une bouffée de l’odeur délicate de son tabac mélangé à la fragrance raffinée d’une eau de toilette lui arrive. Il empoche la somme et sort de l’appartement. Un reste de ce parfum subtil reste accroché à son écharpe et continue à le suivre lorsqu’il s’engage dans l’escalier, vers la sortie.

 (Octobre 2009)

Une réflexion au sujet de « L’odeur »

  1. L’odeur. Elle se dessine d’abord. Ensuite, elle emplit les narines d’une vague envahissante. Ensuite elle nous fait tourner dans le remous et l’écume, on veut rire, mais on a encore l’odeur jusque dans la gorge. On sort enfin, réajustant les flips-flops, intérieurement tout heureux de ce premier surf, d’en etre sorti vivant.
    Bravo!

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