Inventaire

L’inventaire s’avérerait délicat. Il faudrait aller voir chacune des personnes présentes et lui poser quelques questions. Travail presque inévitable, si elle voulait arriver à inventorier son entourage. A décrire avec une certaine précision ces gens disséminés aux tables tout autour, à montrer de la minutie dans cette énumération, à se montrer précise.
Inventorier, se dit-elle, mot qui pourrait sembler incongru, dans ce contexte. Elle s’est d’abord trompée, « invétorier », qu’elle murmure comme « invective », mais non : « inventorier », comme « inventer ».

Autour d’elle, toujours, l’agitation d’un café, samedi à presque une heure de l’après-midi. Quelques tables, des canapés, un bar devancé par des tabourets hauts et des odeurs de friture. Tout autour, des rayonnages remplis de livres et les accessoires que la libraire vend en sus, cartes d’anniversaires, gadgets, marque-pages à personnaliser. Quelques carnets de voyage, relookés au goût local : façon moleskines recouverts de morceaux de kitenge bariolés, motifs végétaux, colorés, à la limite de l’abstraction.
Les serveurs circulent avec les tasses fumantes, les assiettes d’omelettes au bacon et de sandwiches. Beaucoup d’enfants, qui sortent des salles de sports adjacentes, rejoignent leurs mères, qui sirotent leurs histoires en les attendant. Un gros blond s’est étalé juste à côté de son fauteuil, neuf ans peut-être, des taches de rousseur. Sa mère l’a apostrophé, elle est blonde aussi, genre châtain éclairci, assise à côté d’une Japonaise filiforme. Le maître de judo les a rejoints, il veut savoir comment on épelle le nom de la petite – w a n a b i.  Il est chauve, costaud, le torse enveloppé dans son peignoir blanc, la langue appuyée, cet accent qu’elle a déjà entendu chez les Sud-Africains blancs lorsqu’ils parlent anglais.
La trame sonore se tisse de tous ces « Hi, how are you ? Hello, nice to meet you ! », voix de femmes, contrepoint plus grave des hommes, et l’aigu des enfants en ponctuation. Un homme à sa gauche s’est mis à raconter une histoire. Le livre ouvert sur ses genoux, son aînée s’est penchée pour voir les images, mais elle n’est pas d’accord, ce n’est pas comme ça que ça se passe. La plus jeune se vautre sur les coussins de la dernière place, dans le canapé à côté d’eux, le visage peint d’un papillon pailleté.
De l’autre côté, un couple silencieux, d’âge moyen, elle rousse, lui grisonnant, lunettes remontées dans leurs cheveux courts, prennent leur petit déjeuner. Un air, peut-être répété à l’envi, peut-être pas, se fait entendre par intermittence, un style de musique qui pourrait accompagner un cartoon burlesque, la cavalcade d’un loup fou d’amour ou un lapin insaisissable dans une voiture décapotée. Les bruitages des téléphones et des liseuses, message reçu, appel entrant, imitations de froissement de papier, du déclic des appareils photo mécaniques, du croassement de la grenouille, s’ajoutent au chuintement du percolateur ; puis tout est recouvert soudain par le vrombissement d’un mixeur.
Le couple est parti. L’homme seul, à la table du bout, un Noir casquette vissée sur la tête, a payé la note, il sort sans un salut. Deux autres sont plongés dans une discussion, à la table attenante. Un Africain, trop éloigné pour qu’on puisse déceler son accent, deviner son origine, face à un Tanzanien indien qui zézaie en poussant son explication.
Derrière elle, quelques mots sont échangés en swahili. Les employés de la librairie hésitent sur l’emplacement d’un livre, un ouvrage de cuisine, dinner with friends, à ranger dans le rayon entre scandinavian pastry ou Paris, an epicurean tour. Une famille s’est installée à la place du papa raconteur d’histoire. Maman voilée de bleu, papa avec un t-shirt I love Tanzania : un lion, un éléphant, une girafe et un rhinocéros. Des Indonésiens peut-être. Plutôt des Chinois, se dit-elle, en écoutant leur manière de parler. Les petites filles veulent aller voir les livres illustrés. La plus jeune s’appelle Adelita. Peut-être pas des Chinois, finalement. Le père de famille prend des photos avec son téléphone portable. « Tchiiiz », dit la mère.

Treize heures passées. Il est temps de filer. Tant pis pour l’inventaire. Une prochaine fois, pense-t-elle. De toute façon, « inventorier », c’est un drôle de mot pour parler de personnes.

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