Les vieux

Seize heures. Séance de lecture terminée. Assise à écrire dans un salon vide, au deuxième. Vue sur la rue Haute et sur l’hôpital. Un morceau de musique classique en sourdine.
« Coucou ». Le perroquet a l’air de vouloir attirer mon attention. Claquement de langue et sifflement admiratif. La trille du canari l’interrompt.

Madame W. attendait visiblement la suite de l’histoire.
Quel âge ont les héroïnes, me demande-t-on.
L’une a l’âge de Mme W., l’autre près de mon âge. Heureux augure ?
Le roman dont je lis quelques chapitres à voix haute, en m’efforçant d’articuler et de poser ma voix, aborde la question de la vieillesse aujourd’hui :
Maintenant, on ne dit plus vieux, on dit troisième âge comme une quatrième dimension. On dit les octogénaires ou les octos, dernière coquetterie d’une race nouvelle que je trouve lâchement complice de ces fioritures verbales. Réussir sa vieillesse, c’est trouver une seconde jeunesse. Quel désarmant paradoxe ! Rajeunir ou disparaître voilà le choix. (…) Il faut se résoudre à vivre dans un monde dans lequel notre âge est valorisé dans la mesure où nous ne le paraissons pas. Et nous voilà de plus en plus nombreux à nous cacher dans des tranches qui ne sont pas les nôtres. Ce doit être une sorte de guerre des vivants. Quant aux autres, ceux qui ne peuvent pas tricher, on les dissimule comme on peut… (Fr. Deghelt, La grand-mère de Jade, pp. 35-36, Actes Sud).

Je peux lire dans les yeux pâles de mon auditrice l’ombre de ce qui la traverse à l’écoute du récit – joie, surprise, crainte. Pas un mot, mais cette mouvance d’ombres et de lumières.

Plus tard, il est question de la résistance. Mme W. a connu Bruxelles sous l’occupation. Son père les avait suppliés, elle et toute sa fratrie, de ne rien tenter, de rester bien tranquille. « On connaissait des gens qui faisaient des choses. Ils étaient arrêtés. C’était terrible. »
La guerre. Période de latence. De privations aussi.

Quelques voyages évoqués aussi : Londres (avant le tunnel), l’Andalousie. Et la terre sainte, avec un groupe. Trois heures d’avion.

« Avant je n’aimais pas les bananes. Mon père n’aimait pas ça. » Ce midi, le dessert était une banane. Facile à avaler.

« Il faut s’habituer. »

Le téléviseur de la voisine se fait entendre. Mais nous reprenons la lecture. Un dernier chapitre.
Et puis j’ai laissé la vieille dame se reposer.

Dans le salon, le perroquet s’est tu.  Un homme voûté est entré, sans me prêter attention. Il parle à l’oiseau, lui carresse le bec. « Doucement Lola … » et il lève le doigt avec autorité.
Il semble dire : « Sage, ma petite ».
L’oiseau répètera peut-être, avec docilité, son inflexion autoritaire mêlée de tendresse.

Se faire entendre

Je vais quitter le salon où la musique continuera à tourner seule, jusqu’à la fin du disque.

 
 
 

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