Gardiens

Dans le paysage urbain, ça tranche.

On pourrait pourtant les citer comme une figure emblématique du lieu. Non pas qu’ils en incarnent une facette évidente, ni qu’ils en soient les représentants traditionnels ou les indigènes reconnus, loin de là. Mais ils ont commencé à se fondre de manière tellement inévitable dans le paysage de Dar es Salaam qu’on a fini par ne plus s’en étonner.

On ne peut pas les rater, en tout cas. Coiffures et tenues de moranes pour les uns, crânes ras pour d’autres dont l’âge est passé. Pasteurs des grands larges terriens, ils ont échoué sur les parkings, dans les cours des hôtels, des restaurants que fréquentent les blancs, les Tanzaniens aisés et toute la clique des Indiens fortunés que compte la ville.

Ils ouvrent le passage, bâton à la main, dressés comme pouvaient l’être leurs pères dans les prairies immenses, dressés sur le terrain bosselé cette fois, entre deux véhicules tout terrain, à l’ombre d’un mur garni de tessons. Ils lèvent une barrière, font un signe, guident une manœuvre difficile, saluent d’un geste de la main le chauffeur qui repart ou qui arrive. Ils ont le sourire plutôt large, les épaules droites, émergeant des drapés rouges vifs, les cheveux tressés et ornés, des bijoux faits de perles aux poignets et aux chevilles. La ceinture qui retient leur vêtement est parfois agrémentée d’une pochette où est rangé l’inévitable téléphone portable. Parfois, aussi, des lunettes de soleil flashy rompent insolemment la cohérence du look, perchées dans la coiffure traditionnelle ou sur une casquette.

On m’a dit que certains jours ils se réunissaient pour des cérémonies spéciales, qui les rattachent à ce qu’ils ont quitté. Dans un cimetière ou sur un des terrains vagues dont regorge la ville. Je les vois aussi, souvent, assis en petit groupe, observant les allées et venues des visiteurs, à l’ombre d’un arbre au bord d’un parking, ou allant par deux ou trois, sur les bas-côtés des quelques routes asphaltées de la ville. Toujours entre eux. Peu de femmes ont suivi, pas d’enfants apparemment, mais il est facile d’imaginer que les jeunes garçons (et les jeunes filles ?) rejoindront bientôt leurs aînés à Dar es Salaam ou ailleurs, sur l’île de Zanzibar et dans ces autres lieux que le tourisme irrigue.

Ils parlent un swahili limité, parfois des rudiments d’anglais, des mots qu’ils connaissent à force d’usage, parfois plus, tenant un discours fluide dans l’une, voire l’autre langue. Entre eux, c’est la langue originelle et, peut-être, le souvenir des terres et du bétail, des enfants quittés sans se retourner. Ils ont gardé cette décence des peuples habitués à veiller, ce maintien droit, ce calme impérial de celui qui ne s’arrête jamais vraiment longtemps. Le stéréotype veut qu’ils soient de fiers guerriers, redoutables au combat. Les voilà askari, gardiens de troupeaux immobiles de voitures, de maisons repliées à l’abri du vent des plaines, à l’abri du besoin qui les a poussés dehors.

Aujourd’hui, on parle d’expropriation, d’un peuple dépouillé de ses terres ancestrales. Un coup de projecteur qui durera un temps. En réalité, il faudrait remonter à la colonisation, qui avait déjà bousculé les équilibres entre l’homme et la nature, et entre les hommes vis-à-vis des hommes. Le tourisme de masse comme les loisirs exclusifs et luxueux de (très) riches visiteurs à la recherche de terrains de chasse privés ont systématisé la tendance, privant progressivement les Masaï de l’accès à des pâtures depuis longtemps utilisées pour leurs troupeaux, affaiblissant ainsi peu à peu leur principale ressource. D’autres éléments, comme des sécheresses chroniques, ont renforcé l’exode. Les Masaï ont conflué vers les centres urbains et les zones touristiques, dans l’espoir de trouver là un gagne-pain plus aisé.

Un jour un habitant de Dar es Salaam, un Tanzanien d’une quarantaine d’année, m’a dit qu’on déplorait la présence des Masaï en ville, parce qu’elle était synonyme, tôt ou tard, d’une perte d’identité, de traditions et de valeurs. De traditions bientôt disparues partout ailleurs. « Ma tribu à moi… ? Je suis de là-bas, mais j’ai toujours vécu en ville, je ne parle que swahili parce que mes parents venaient de deux ethnies différentes, ils nous ont élevés dans la langue commune, je ne connais pas celles de mes aïeux. Ma femme est d’un autre coin, nos enfants vont à l’école en anglais ; peu importe, on est Tanzanien. » « Mais, ajoutait-il, quand je vois un Masaï habillé comme toi et moi, je suis triste, vraiment. » Qui va le reconnaître, bientôt ?

A Dar es Salaam, la plupart d’entre eux ne devraient pas encore passer inaperçus, dans leur tenue de guerriers, les corps élancés ornés et pris dans les plis des vêtements rouges, les cheveux recouverts de pâte rougeâtre, le couteau à la ceinture, le profil droit et le bâton du nomade à la main. Mais ils font déjà partie du paysage. Et quand je les vois passer, par deux ou trois, sur le bord d’une route, en marche vers leur destination qui semble toujours lointaine, je ne peux pas m’empêcher de penser à tous les nomades de la terre, aux exilés, aux réfugiés, aux migrants, à ceux que le besoin pousse toujours plus loin et qui gardent la tête haute.

 

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