Alors je l’ai fait

Elle m’a dit : il fallait que je me morde les lèvres. Le corps était dans un état difficile, à cause du type de maladie qui l’a emportée.  Je l’ai lavée. Je ne pouvais pas empêcher mes larmes de couler, je serrais les dents. Mais je l’ai fait. Je suis sa seule fille.

Elle voulait toujours que je l’aide pour son bain, que je lui frotte le dos, que je verse de l’eau dessus. Elle était folle de mode africaine, elle collectionnait les vitenge, elle s’en coiffait. Alors je l’ai fait. J’ai lavé son corps, je lui ai fait sa toilette, je l’ai habillée des pieds à la tête, j’ai pensé à tout, même les sous-vêtements. Et je l’ai coiffée.

Et même là, je ne pouvais pas croire qu’elle était morte.

Elle est morte à six heures du matin. Ils ont laissé son corps dans son lit, tel quel, jusqu’à midi. Il avait pourtant besoin de soins rapides, vu le type de maladie. Mais ils refusaient de s’en occuper sans un bakchich. Il a fallu que le directeur de l’hôpital, un ancien collègue de mon oncle, passe par là et gueule un bon coup pour que tout à coup ils se mettent au travail.

C’était comme ça tout le temps. Elle appelait l’infirmière pour qu’on lui donne un antidouleur – un cancer du pancréas, tu peux imaginer – et il fallait payer l’infirmière pour qu’elle bouge. Ma tante m’a raconté. Elle était auprès d’elle à la fin.

Cette nuit-là, vers trois heures du matin, elle a commencé à cracher du sang. Du sang frais. Elle savait que c’était sa fin qui approchait. Elles ont prié ensemble, ma tante et elle. Puis elle s’est endormie paisiblement. Elle est morte comme ça, tranquillement, dans son sommeil. Après avoir tellement souffert.

Cette nuit-là, je me suis levée et je ne sentais plus mes jambes, je tremblais.  C’était vers trois, quatre heures. L’heure à laquelle elle a commencer à agoniser. Avec M. on avait regardé un film et eu une discussion sur les fantômes. Il a cru que je faisais un cauchemar.

Le lendemain matin, vers sept heures, j’ai eu mon frère au téléphone, pour avoir des nouvelles. Il m’a dit de sauter dans un avion et de venir à Mwanza tout de suite, elle allait mal, elle me réclamait disait-il. Une heure plus tard, alors que j’étais en train de faire la réservation, je recevais un message de condoléances d’un presqu’inconnu. J’ai rappelé mon frère.

« Dis-moi la vérité. »

Maman est morte.

Encore aujourd’hui, c’est difficile à croire. Elle est vraiment partie.

Maman n’aurait pas aimé que je passe quarante jours à me lamenter. Ici, la tradition veut qu’on prenne le deuil et qu’on se retire pendant quarante jours. Une quarantaine. Maman était quelqu’un de tellement vivant.

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