Lettre à J.

Depuis le lieu où tu demeures, aucun chemin que j’aie parcouru, aucune ligne d’horizon qui me soit familière.

Ne viendrais-je jamais m’arrêter auprès de ta sépulture ? Faudra-t-il que je me sois assez éloignée pour que je puisse entreprendre ce voyage tacitement désavoué, ce voyage coulé au large de mon indolence, de mon inconsolable paresse ? Pour qu’il apparaisse enfin, ce voyage, tel quel. Voyage, pérégrination, pèlerinage rendu à ce qui est resté sans voix, sans mots, sans adieu.

Que restera-t-il de toi, au lieu de mon errance, au temps de mon chemin ? Je me suis souvent demandée combien de temps mettait un corps pour pourrir, pour disparaître, se fondre dans la terre dans laquelle il est enseveli, combien de temps résistaient le bois, les cheveux, les os. Combien pèse le corps d’un enfant mort, lorsque les vers l’ont rongé ? Si je venais m’agenouiller auprès de tes ossements, est-ce que je pourrais seulement tenir en ma paume le quart de tes membres calcifiés ? Est-ce que mes pouces et mes majeurs ne suffiraient pas à encercler ton crâne ?

Je t’ai à peine connu, le pourrais-je jamais ? Je n’ose pas parler de toi à tes proches, je n’ose pas demander, arracher à la pudeur le poids d’une explication plus dense, qui resterait pourtant plus volatile qu’une farine dispersée. Un poumon mort, une mauvaise médication, des causes obscures, qu’on ne peut pas arracher à leur obscurité, tant est sourd l’écho de leur exposé, et âcre son arrière-goût.

Mère déjà bouleversée devant la fragilité de mes touts petits, emmêlée de tendresse et d’inquiétude, comment ne pas se fissurer devant l’impossible évidence, comment ne pas sentir dans mon corps même l’irrémédiable, la béance de la perte, et recevoir dès lors, de plein fouet, leurs effets, leurs inavouables questions – aurais-je pu ? Ne suis-je pas, moi aussi, partie de ton décès, des circonstances qui l’ont vu émerger ?

Johanna.

Ce prénom restera peut-être celui des gestes que je n’ai jamais accomplis. Je t’ai à peine connu. Quelques minutes, peut-être, de présence commune, et la série de jours où la tienne était évoquée, où je m’enquérais de toi comme des autres, est-ce qu’il va bien (toujours cette question et pas l’autre, le revers, est-ce qu’il va mal, non, est-ce qu’il va bien, mieux, en paix), comment va l’enfant, va la sœur, va le frère, va la mère ou le père.

J’ai connu ta sœur, aussi, quelques minutes j’ai pu la regarder vivre, je sais qu’elle pousse, que son énergie est vivace, qu’elle entame des études secondaires et que l’école lui réussit, que son père a voulu l’enlever à celle qui l’a élevée, nourrie de sa présence, de son amour, que ce lien-ci a eu raison de l’autre, qu’elle est en passe de devenir une femme et qui sait, un jour, une mère.

Je connais ta mère, qui bourlingue dans une existence fanée trop tôt, trop fantaisiste qu’elle a été, trop amoureuse de quelque chose qui l’étourdisse, ou du mauvais homme, ou de la vie à côté. Qui sait. Je connais son sourire un peu triste, je le garderai à l’esprit et aussi longtemps qu’elle vivra, tu vivras aussi quelque part dans ce visage-là, dans ces moments épars d’une joie qui nous touchera, qui nous fera sensible aux pas mal assurés des petits enfants, à la brise dans le feuillage, à la lumière du jour, aux corps vieillissant qui seront autour de nous.

Je connais ta tante, qui tant de fois a bercé mes petits, les a nourris, guidés, lavés, soignés, qui chantonne auprès d’eux et rit de leurs facéties, dont la voix n’a jamais failli, dont le sourire a tant de fois comblé leurs journées d’enfants.

Je te connais et je ne te connais pas ; combien de pas faudra-t-il pour arriver là où tu reposes, dans l’immense silence où je rendrais les armes, moi aussi, un an et des poussières ou quelques dizaines d’années, mais la même vie, la même chair, le même silence.

Soline

Kampala, le 6 février 2014, à peu près un an après ta mort

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