Comme un insecte sur le dos

HOP. UN TEXTE DE FICTION QUE J’AVAIS éCRIT POUR UN NUMéRO DE LA REVUE « MARGINALES » EN 2013 QUI éTAIT INTITULé « L’Amérique ou l’Inde ».  

Comme un insecte sur le dos

car chacun vaque à son destin / petits ou grands /… / péniblement / … / pourquoi ne me réponds-tu jamais / sous ce manguier de plus de dix-mille pages / à te balancer dans cette cage / à voir le monde de si haut / comme un damier comme un lego /comme un imputrescible radeau / comme un insecte, mais sur le dos /… / on voit de toutes petites choses qui luisent / ce sont des gens dans des chemises / comme durant ces siècles de la longue nuit / dans le silence ou dans le bruit 

G. Manset (interprétation d’A. Bashung – 2008)

 

Claude,

Jamais je n’aurais pensé, au grand jamais, que je finirais par t’écrire une lettre, une vraie lettre manuscrite, sur ce papier de soie qui, lorsque tu l’auras en main, aura été marqué par deux pliures horizontales, partagé en trois parties à peu près égales où se dérouleront les lignes irrégulières de mon écriture de cochon.

L’enveloppe allongée, un petit avion bleu imprimé dans le coin (semblable à un oiseau aurais-tu dit), reposera sur ton bureau, ton petit bureau près de la fenêtre ouverte laissant monter la rumeur de Delhi, ses incessants coups de klaxons ; je me demande bien comment tu peux supporter ça.

Je peux sans peine t’imaginer avec ta chemise en lin usé, ouverte sur ta poitrine nue, une tasse de thé vert au jasmin dans une main, l’autre tenant – à peine, du bout des doigts, avec ce détachement dont tu as toujours voulu faire montre, ce détachement qui te caractérise (et pourtant, lequel d’entre nous adhère le plus à son rôle, en fin de compte, je te le demande) – l’autre main, enfin, tenant cette lettre, que tu liras rapidement, que tu survoleras, avant de la laisser choir sur le bois rugueux de la table, ou mieux : sur les dalles fraîches de ta chambre où résonne en ce moment-même l’appel du vendeur de chaï et les mille et une autres voix de la ville gorgée de pollution.

« L’important, ce n’est pas ce qu’on trouve au bout de la route, c’est le chemin – partir, se mettre en recherche, et en question. » Cette phrase, inaugurale dans notre histoire, pourrait aussi la résumer, m’as-tu répété alors que tu t’apprêtais à me quitter. Mais je ne parviens toujours pas à comprendre ce que tu cherches, ni ce que nous avons omis de trouver. J’entends d’ici ce que tu me rétorquerais : ce n’est pourtant pas compliqué.

Que tu aies souhaité prendre l’air, je devrais aisément le comprendre. C’est exactement ce que je voulais faire, lorsque j’ai décidé d’aller voir de ce côté-là du monde : prendre l’air, me rafraîchir les idées, me laisser surprendre, pourquoi pas. Mon contrat chez Colombus devait toucher à sa fin le 31, j’ai décidé que je partirai en Inde le 1er, je ne voulais me laisser aucune chance de tergiverser, et puis j’avais vraiment besoin de mouvement, de vacance(s), dans tous les sens du terme.

Tu débarques dans la boîte le 27. A quatre jours près, nous nous serions manqués. Et soudain se profile cette dernière mission, d’importance me souligne-t-on, un tremplin, des ouvertures, un renouveau, etc. L’entreprise reprend du poil de la bête, il y a du neuf, du jeune, du frais, ce serait vraiment dommage de s’en aller à un moment charnière. J’ai tout gobé, bien entendu. Je ne sais pas encore si c’est la perspective de retourner en Amérique ou celle d’accomplir cette mission avec toi, dont la personnalité d’emblée m’intrigue et m’attire déjà sans que je ne veuille me l’avouer, qui ont eu le plus de poids dans ma décision.

Je sais bien que ce que tu penses : tu te dis que tu n’as rien fait pour me convaincre, que tout s’est passé à des niveaux supérieurs de la hiérarchie, que tu as juste rempli la fonction qui était la tienne. Que notre départ ait ensuite été différé, que la mission ait été sans cesse reportée, que nous nous soyons retrouvés à travailler sur un projet de plus en plus abstrait, dont les contours ne cessaient de se diluer, pour ne garder finalement que la consistance d’une pastèque, dur et bien rond à l’extérieur, mais aqueux et inconsistant en son cœur, cela n’a pas paru te perturber outre mesure, et tu as persévéré dans la nouvelle tâche que tu t’étais assignée et que tu ne pourras aujourd’hui que reconnaître, bon gré, mal gré : me séduire, m’ensorceler, m’égarer définitivement.

Le soir tombe et je n’ai pas fini de t’écrire. Je suis toujours dans mon appartement étriqué, au mitan de l’artère principale de la ville, au cœur de l’Europe, ce même appartement où tu as commencé à évoquer cet autre voyage que nous pouvions faire ensemble (puisque j’avais dû le remettre suite à ma décision de poursuivre mon travail chez Colombus après ton arrivée), ce voyage censé nous revigorer, disais-tu, nous rendre l’énergie gaspillée, nous remonter le moral et les méninges, mises à mal dans l’éreintante traversée de l’absurde qu’avait été ce projet inutile, nous permettre, enfin, de découvrir d’autres horizons, y compris dans notre relation. L’Inde est un continent, aimais-tu rappeler, où le monde se déchiffre à l’envers. Je pensais surtout aux stéréotypes, les couleurs et l’aura mystique des enturbannés, et au Kâma-Sûtra.

J’ai d’abord résisté, un temps, encore accroché à l’idée que c’était là une destination que je me réservais, que je souhaitais savourer seul, avec la fraîcheur qui serait la mienne. Tu avais déjà traversé le pays, du nord au sud, en t’attardant ça et là, et tu en ramenais ces images en demi-teintes, ce ton légèrement hautain qu’emploie l’initié pour s‘adresser au novice, et ce regard qui laissait présager d’authentiques mystères.

Il fait nuit. Le double-vitrage laisse à peine filtrer le passage de quelques bus, une vingtaine de mètres plus bas, et l’obscurité a déjà envahi une partie de la pièce. J’écris à la lueur de la lampe rouge, celle que tu allumais avant de te déshabiller. Je me demande si tu portes encore cette fine chaîne autour de la cheville, et le minuscule grelot qui y tintait à chacun de tes pas, imperceptible alerte de ton arrivée, écho de ces lointains désirés. De l’Inde, je n’ai finalement rien vu. Quand tu as pris ta décision, unilatérale (je souligne), je n’ai pas voulu y rester. Ce voyage qui devait être le nôtre, tu m’imposais soudain de le faire sans toi. J’ai besoin d’air – me disais-tu – ; et moi je suffoquais : comment pouvais-tu me faire ce coup là, me planter après trois jours alors que tu avais tout fait pour que nous partions ensemble, alors que tu m’avais détourné de ma volonté initiale d’y aller seul et que lorsque j’avais évoqué l’alternative, un voyage en Amérique en toute liberté, sans les contraintes du cadre professionnel, tu m’avais soufflé : « En Amérique, les routes sont trop droites. On s’y perdrait de vue avant même d’avoir commencé. »

Comment est-ce possible ? Aujourd’hui encore je ne suis pas parvenu à répondre ; comment est-ce possible que j’en sois arrivé à ce point de déséquilibre, d’égarement, d’aveuglement. Du peu de temps que j’ai passé à Delhi, je garde encore la sensation physique d’une forme de vertige, d’un étouffement, d’une perte de repères complète. Je n’ai plus peur de l’affirmer : je n’ai pas été loin de l’anéantissement. Une sorte de vacance, en fin de compte ; c’est bien ce que tu conclus, j’en mettrais ma main au feu.

J’imagine d’ailleurs sans peine que, du haut de ton perchoir, là, tu assistes impassible à la lente remontée d’une vache au milieu des remous du trafic, en contrebas, tandis que l’air poudroie dans le couchant et que ma lettre atterrit, en boule de papier froissé, presque dure, déjà méconnaissable, dans la corbeille à tes pieds. Tes pieds nus imperturbablement plantés où tu penses devoir être.

J’ai éteint la lampe, Claude, j’écris ces dernières lignes dans le noir. Contrairement à ce que j’ai parfois été tenté de croire, l’équation n’a jamais changé d’inconnue : l’Inde ou l’Amérique, c’est du pareil au même, des continents qui s’estompent devant les perspectives singulières d’une histoire unique, et tellement banale. La seule inconnue, c’est l’autre, insaisissable bien entendu, malgré ses miroitements.

Arrivé à ce point, je ne sais pas si j’ai envie de te saluer, ni si tu auras vraiment pris la peine de lire cette lettre jusqu’ici, ni même si tu es toujours à Delhi. Peu m’importe, finalement. Maintenant, c’est décidé. Demain, j’irai en Amérique.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s