Bien sûr, on se sourit (1)

Ce que je vois sur leurs visages, c’est différent. Sur ceux des autres, il y a ces petites ombres qui flottent ça et là, rien de bien méchant. Les nuages des soucis quotidiens, les tracasseries habituelles. Chez nous, c’est autre chose. Ce que j’ai l’impression de voir, dans les yeux de mes enfants, c’est la même chose que dans ceux de mon mari: une lumière dégrisée.

Personne n’a cru à cette histoire de sèche-cheveux, il va sans dire, mais personne n’a songé à nous en parler de vive voix. Après tout, nous formons une famille respectable, cet homme n’était là que par hasard, nous avions été bien gentils en fin de compte de lui offrir un toit pour le dépanner quelques temps, sans même le connaître. Beaucoup d’autres ne se seraient même pas arrêtés. « Il y a trop de gens dans le besoin, on ne peut pas aider tout le monde. Et sait-on jamais sur qui on va tomber. Et puis chacun ses problèmes. »

Cette tristesse qui émanait de sa personne, la première fois que je l’ai vu. Maintenant c’est comme si elle m’était rentrée dans la peau. Je l’ai aperçu et je me suis arrêtée, sans bien savoir ce que je faisais. Un frisson m’a traversée. Tiens, j’ai froid, ai-je pensé. J’étais devant un homme vieux, mais peut-être moins qu’il n’en avait l’air.  « Sans abri et sans perspective », ai-je lu sur le carton posé à ses pieds. Un homme seul, finirais-je par comprendre. Totalement seul. Mais quand je l’ai vu, je n’ai pas pensé à tout ça. J’ai entendu son appel et sans réfléchir, je me suis arrêtée pour l’écouter. Je rentrais de vacances, aussi. Peut-être cela a-t-il joué? Mériter cette semaine de repos passée dans un hôtel, servie, baignée, repue. Rendre ce qui nous a été donné. Peut-être voulais-je me montrer humaine. A mes propres yeux, bien sûr, et dans un sens, c’était d’autant plus vrai que l’homme s’est avéré aveugle.

Mon intention de départ était de lui offrir un repas et un verre d’eau, mais la nuit est tombée. On entendait le vent qui fouettait les volets. Mon mari a croisé mon regard. Je ne sais plus qui a parlé le premier. Ma fille Anna, silencieuse depuis notre arrivée mais présente, observant la scène à distance, a enchaîné alors en disant qu’elle dormirait avec les petits, que ça ne la dérangeait pas. Nous nous sommes tous démenés pour lui préparer la chambre, changer les draps. Une sorte d’euphorie nous gagnait. La salle de bain d’Anna rapidement vidée de ses vêtements d’adolescente, je l’ai même nettoyée à l’eau de javel. Quand je lui ai ouvert la porte pour l’y guider, je me sentais à ma place, avec la satisfaction de bien faire. J’ai déposé la serviette propre à côté du lavabo, sur l’étagère brillante, avec une brosse à dent neuve et une bouteille de shampoing. « Faites comme chez vous. » Pense-t-on ce qu’on dit ? « Chez vous », qu’est-ce que cela pouvait signifier pour cet homme? Plus tard, j’allais souvent y songer en essayant de réprimer ce léger agacement que je ressentais à la vue des poils gris dans le bain, des traces de dentifrice sur le rebord du lavabo. La salle de bain d’Anna, tout de même.

Maintenant, à chaque fois que je retourne dans la salle de bain, j’ai la trouille. Et je me sens effroyablement seule. Qu’est-ce qui compte le plus? Le geste de départ? Ou ceux que nous n’avons pas faits ensuite? L’intention, les paroles ou les actions ? Je n’arrive plus à y penser sans perdre mes moyens. Mon mari, lui, a construit un mur. Une paroi transparente, tout autour de lui. Il nous voit vivre, nous le voyons être là, mais il ne pipe plus mot, il s’abîme dans de longues rêveries dont il sort épuisé, ses petites rides se sont multipliées, une ombre bleue cerne ses yeux, comme les miens; on dirait que nous avons rejoint l’âge de l’homme qui est mort par notre faute.

Bien sûr, on se sourit. On a décidé de repartir en vacances. On se fait mousser. Mais le cœur n’y est plus. Un soir, j’écoutais à la porte des enfants. Anna était avec eux, elle n’a pas voulu reprendre sa chambre. La voix du tout petit m’avait arrêtée, qui demandait: « Mais le monsieur, il est mort à cause de la poupée qui marche? » L’autre grogne: « Je veux dormir ». Anna chantonne. Depuis qu’elle a découvert le corps de l’homme, dans ce qui était sa salle de bain, elle muse, elle chantonne, elle balbutie des comptines, des mots qu’elle semble glaner dans un espace totalement dépourvu de logique, hanté par une sourde violence.

La salle de bain immaculée de ma fille a disparu derrière le corps de l’homme.

à suivre

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