Bien sûr, on se sourit (2)

La poupée avait le cou entouré en partie par le câble électrique, un maillot enfilé, le bonnet de bain de Simon sur la tête ; elle pendait dans la baignoire remplie d’eau, le bras à moitié arraché. L’homme la tenait par la main. Dans l’autre main, le câble. Le corps démantibulé de la poupée à côté du cadavre de l’homme électrocuté. Deux figures humaines, rien que des figures désormais, inanimées.

Le jour de la dispute, la poupée portait encore ses pantalons à pattes d’éléphant et sa perruque. Depuis longtemps, les enfants jouaient à mettre en scène différents personnages à travers cet automate. Des personnages qui reflètent quelque chose d’eux-mêmes. Ou dans lesquels ils puissent se projeter. Le tour de Simon arrivait et il tenait au milieu aquatique. Il y tenait à cause de son nouveau rêve : devenir plongeur. Il a dit que c’était le plus beau métier. Qu’il arrêterait bientôt d’aller à l’école puisqu’on n’y apprend pas à plonger. Et il a ajouté que c’était son tour de choisir le nom de la poupée qui marche.

La veille, il avait une fois encore regardé ce film. Je l’avais retrouvé dans la pièce sombre, devant l’écran allumé, totalement absorbé. Le plongeur disparaissait dans les profondeurs, lentement mais inexorablement attiré par le fond. Un peu en retrait, debout derrière Simon, se tenait l’homme aux épaules voutées. Il ne s’était pas assis. N’avait pas osé. Pas voulu. Pas encore. Je ne sais pas. Quand j’étais entrée dans la pièce, il s’était tourné vers moi, avec ses mouvements lents de vieillard, mais avant que son regard éteint ne rencontre le mien, j’avais détourné les yeux, peut-être pour dissimuler ma surprise et l’agacement que je ressentais de le trouver là, hors de la chambre pour une fois, mais dans cette drôle de position, comme s’il regardait le film par-dessus l’épaule de Simon. Je l’avais ignoré et j’avais lancé à mon fils : « Tu regardes encore ce film ? » Et indifférents à l’homme, Simon avait éteint l’écran en poussant un soupir et moi j’étais sortie à sa suite sans me retourner. Ce n’est qu’une fois dehors, dans le couloir, que je me suis souvenue que l’étranger était aveugle.

Il s’est très vite débrouillé dans la maison, comme il avait peut-être dû apprendre à le faire depuis toujours, ou depuis qu’il avait perdu la vue. Les deux premiers jours, un peu troublée, je lui avais parfois tendu le bras, « Venez, je vais vous guider, accrochez-vous là… » Bien vite, il s’était montré capable de se déplacer seul. Je ne pouvais me l’avouer, mais ça me soulageait de ne plus devoir l’accompagner dans ses déplacements. Nous avions parlé, mon mari et moi, d’une association avec qui nous pourrions le mettre en contact. Ma voisine m’en avait touché un mot : « Ils sont très bien encadrés. » Une gêne insidieuse commençait à s’installer parmi nous, en sa présence, mais nous ne voulions pas précipiter les choses. Tout de même, nous nous sentions humains, ce n’était pas rien.

Le soir de la dispute, Anna faisait remarquer que la poupée lui appartenait encore, qu’elle voulait d’abord essayer de la refaire marcher. La réparer. Plus tard, c’est ce nous avons imaginé. L’homme devait avoir essayé de réparer quelque chose. Un faux pas.

A Anna, ce soir-là, Simon a rétorqué que c’était son tour. Anna a dit que la panne faisait que son tour à elle devait être allongé. Simon a répondu qu’il n’avait pas à pâtir de la panne, que le hasard avait décidé. Anna a décrété que la poupée avait à peine eu le temps d’incarner la hippie qu’elle devait être. Simon s’est écrié qu’il voulait en faire un plongeur. Anna s’est exclamée que si on la donnait maintenant à Simon, elle s’arrangerait pour la détruire. Mon mari a mis sèchement fin à leur discussion en invoquant l’usure, la fatigue, les enfantillages. Je suis intervenue, un peu abruptement, dans une tentative de protéger quelque chose, un reste d’enfance chez l’un ou chez l’autre, une fantaisie que j’avais toujours soutenue, sans toujours me soucier des conséquences. Mon mari a été piqué au vif. Les garçons se sont montrés solidaires, comme s’il s’agissait soudain d’équilibres en jeu, les garçons et les filles, mais leur père n’a pas voulu profiter de la brèche et les enfants se sont sentis trahis.

On a entendu une sirène mugir, au loin. Nous n’avions pas pris la peine de fermer les rideaux. La poupée était sur l’appui de fenêtre, ses cheveux noirs luisaient sous le néon, son accoutrement de hippie disparaissait sous le fil électrique enroulé autour de sa taille, plusieurs dizaines de centimètres de câble qui l’empêchaient de ressembler tout à fait à une personne, malgré les efforts d’Anna.

Favoritisme, jemenfoutsime, règles à respecter, ce n’est pas du jeu, qu’est-ce que ça change, on ne peut pas manger tranquillement, je veux la poupée : le ton est monté, ça claquait un peu partout autour de la table. C’est à ce moment-là qu’il a frappé à la porte.

à suivre

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