Bien sûr, on se sourit (3)

La veille, nous avions eu une discussion assez longue mon mari et moi, sur la contrainte ou la stimulation que représentaient ces rituels familiaux, sur le besoin d’improviser qu’il ressentait parfois, le danger d’une systématisation, qui allait de pair, affirmait-il, avec la tentation de garder le contrôle. A quoi j’avais rétorqué que je restais ouverte, parfois bien plus que lui, que les jeux et les rituels ouvraient des espaces, convoquaient l’imaginaire, ce qu’il ne réfutait pas, tout en soulignant qu’il fallait éviter de devenir dogmatique; j’avais alors repris le fil d’une idée qui s’était pointée en moi sans que je n’y prenne garde, je lui avais alors rappelé que j’étais capable d’accueillir spontanément un étranger, que je n’étais pas sûre qu’il aurait agi de même.

Au moment de la dispute au sujet de cette poupée, les arguments de la veille étaient encore tièdes, prêts à ressortir. Et mon mari l’avait lâché : « Tu crois vraiment que tu es une sainte parce que tu ouvres la porte au premier clochard venu ? Tu te sens mieux, maintenant, c’est ça? Moi je n’ai pas besoin d’accueillir un infirme pour prouver mon ouverture d’esprit, ma générosité ou quoi que ce soit… » L’homme était planté sur le seuil la cuisine, peut-être depuis un moment, je ne sais pas. Personne n’avait relevé sa présence. Personne ne s’arrêta pour le faire.

Avec sa voix abîmée et son drôle d’accent, il s’est excusé. Il voulait seulement prendre un verre de lait. Personne n’a répondu. Nous étions tous encore trop occupés par notre rancœur, les uns montés contre les autres. L’homme était avec nous depuis quelques jours déjà et nous avions commencé à ressentir une certaine fatigue face à l’effort que sa présence nous imposait. Même s’il ne mangeait pas à notre table, attendait que nous ayons quitté la cuisine pour ouvrir une boîte de conserve et l’avaler rapidement, s’excusant d’être là si quelqu’un surgissait, repartant aussitôt vers la chambre d’Anna de son pas lent et fragile.

L’homme attendait visiblement qu’on lui réponde. Ou peut-être qu’on l’aide. Il restait en suspens sur le seuil, hésitait à entrer. Sa présence gauche, en ce moment, ne faisait qu’accroître mon agacement, la tension autour de la table était à son comble. Dans un sursaut de colère, en accompagnant mes paroles d’un geste violent je me suis écriée : « Et bien puisque c’est comme ça, cette poupée n’ira plus nulle part, elle va filer à la poubelle, où d’ailleurs elle aurait dû rester… »

Et j’ai joint le geste à la parole. Une gifle n’aurait pas provoqué plus d’effet. La poupée qui marche, un modèle d’automate ancien que j’avais un jour repêché sur un trottoir et sur lequel on avait bricolé un système électrique, était la coqueluche des enfants. Jouet sacré, j’avais beaucoup contribué à couvrir cette poupée d’une aura singulière, avec ce jeu des personnages que nous jouions à faire apparaître.

Mon geste a ramené le silence. Des larmes difficiles à contenir voilaient les yeux des enfants. Je me suis rassise en tournant ostensiblement le dos au vieil homme qui s’est immobilisé, interdit, entre le frigo et la poubelle, où dépassait une jambe en plastique. Le petit pleurait. Anna me regardait dans un étonnement douloureux. Et Simon a dit, la voix légèrement tremblante: « Mais Maman, c’est notre poupée… »

L’homme a quitté la pièce, sans son verre de lait, sans un mot. Et personne ne s’en est soucié. Le lendemain, au petit déjeuner, personne ne parlait. Le petit pleurnichait parce qu’il ne voulait pas aller à l’école, Anna tirait la tête, Simon refusait de manger. La poupée n’était plus dans la poubelle, mais tout le monde semblait l’avoir oubliée. Et personne ne se demanda non plus où était l’homme. Lorsque Anna entra dans sa chambre à la recherche d’un livre, plus tard dans l’après-midi, vit la porte entrouverte de la salle de bain, la poussa et hurla, l’homme était mort depuis plus de sept heures.

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