Une aventure ambiguë

Il y a quelques années, cette nouvelle est parue sous forme de feuilleton sur un site culturel belge. Le titre fait bien sûr référence à l’oeuvre de Cheikh Hamidou Kane. Je l’exhume et vous la restitue ici, toujours sous la forme d’un feuilleton. Premier épisode…

(c) Pesterev

1.

La première chose que je pourrais dire est que je n’étais pas au courant. Je lisais dans mon fauteuil. Je n’ai rien entendu. Rien vu. Le corps a été découvert par ma femme de ménage. Le corps était nu. Je n’aurais pas aimé voir ça.

Ma femme de ménage, elle est habituée. Je veux dire : elle voit des corps d’hommes nus très régulièrement. Je le sais parce qu’elle me raconte avec minutie toutes ses aventures. Autant c’est une femme taiseuse au quotidien, autant elle peut devenir loquace quand elle m’en fait le récit. Ses mains surtout sont loquaces. Je bois ses paroles. Ses gestes, c’est une chorégraphie pour l’âme. 

Elle est splendide, Rena. C’est une liane. Une panthère. Avec un visage de madone. Elle se déplace sans bruit. La voir qui arrive, les jours de grand chaud, sur le sentier qui mène à la maison, c’est assister à une apparition. L’air tremble autour d’elle. Et le paysage s’estompe. Rena avance de son pas égal. Son regard est tourné vers le large, mais un large intérieur. Tout le monde a toujours dit que je la sautais. C’est faux, évidemment. Même si j’aurais adoré ça. 

Mais je suis un homme de principes, qu’on me croie ou non. Ce matin-là, je l’assure, je n’aurais pas pu commettre ce meurtre. J’étais dans ma bibliothèque, dont je ne sors qu’à midi trente pour un déjeuner léger sur la terrasse couverte. Qu’il pleuve ou qu’il vente. Je déjeune toujours là. D’ailleurs quand il pleut, c’est meilleur. La vue se dilue. Je respire mieux.

Car je vis dans un lieu où il ne pleut pas à moitié. Les averses sont gigantesques. Comme l’espace. Les arbres. Les carnivores. Les fleurs. Les fleuves. Les montagnes. Les singes. Et les hommes. Là où j’habite il y a la plaine, la savane comme on l’appelle. A l’horizon, un pic neigeux. Et le ciel. Le ciel surtout est immense. Je ne peux pas le regarder sans un vertige. La crainte d’y tomber. Je suis sérieux. Le toit, sur la coursive autour de la maison, est indispensable. Pour deux choses : l’ombre et le ciel. Assis là, on n’en voit plus qu’une bande azurée, de taille acceptable pour un homme de ma stature.

C’est d’ailleurs ce qui m’a forcé à avoir tous ces principes. L’espace. Tout est tellement surdimensionné qu’on s’y perd. On a besoin de repères solides. Et je n’y dérogerais pas. Même si, tôt ou tard, tout sera balayé, d’un grand coup de torchon humide.

Vers l’épisode 2