Between the (blood)lines

The blood always returns. Drawing its invisible design on the underside of pale cloth.

What side of us partakes in its bloody feast? Who is this Cerberus gnawing at a bone, disdaining the red scraps discarded every month? What do we owe the moon? What tribute to Eve, and what to Adam? What duty to medicine? And if I were Medea, would I have a black period?

What then is this alchemy, this quietly smouldering fire which fills us with bitterness or joy while we stand by? Do we board a ship of fools on these periodic crossings, caged amongst wild beasts?

The blood always returns. Abscond the bloodlines, draw out voices, words, echoes. Break loose from the lines, draft new outlines.

Because everything starts again.

*

Over the past few months, I researched the feminine period and the so-called “premenstrual syndrome”. I am neither the first to do so, nor hopefully the last. I was struck by the sheer number of women for whom the few days preceding the period (“premenstrual”), those during and even after the period, are synonymous of difficulties, often experienced in isolation. These days, I noted, may sometimes also be a moment of surprise and discovery.

I therefore conceived a multidimensional art project on this topic, approaching this theme as an anthropoet. My project includes four sections corresponding to the four facets of this experience: the intimate investigation, the insight of others, the exchange and finally the communication.

If you want to share a story with me, to exchange on the topic, feel free to write me, I would be happy to read you!

*

En français, c’est par ici

Entre le sang, entre les lignes

Le sang revient toujours. Tracer son invisible dessein aux revers des linges clairs.

Qu’est-ce en nous qui dévore son festin sanglant ? Quel cerbère ronge son os, en boudant ces lambeaux de rouge qu’il faut abandonner chaque mois ? Que devons-nous à la lune ? Quel tribut à Ève, et lequel à Adam ? Quelle taxe à la médecine ? Et si j’étais Médée, aurais-je des règles noires ?

Mais quelle est donc cette alchimie, qui couve en secret comme un feu et nous gonfle de fiel ou de joie, sans que nous y reconnaissions grand-chose ? Sommes-nous invitées pour des traversées périodiques sur la nef des fous, dans la cage aux fauves ?

Le sang revient toujours. Entre le sang, entre les lignes, extirper des voix, des mots, des échos. D’entre les lignes, s’extirper, ébaucher de nouveaux contours.

Car tout recommence.

*

Il y a maintenant plusieurs mois que j’ai commencé à m’intéresser de plus près aux règles féminines et au (mal ?) nommé « syndrome prémenstruel ». Je ne suis ni la première, ni la dernière espérons-le. Personnellement, ce qui m’a particulièrement interpellée, c’est le nombre de personnes réglées pour qui la période avant les règles (« prémenstruelle »), celle des règles et parfois les jours suivants, est synonyme de difficultés de différents types, subies bien souvent dans l’isolement. Mais parfois aussi l’occasion de surprises et de découvertes.

J’ai donc décidé de me lancer dans un projet multidimensionnel sur cette question, en qualité d’anthropoète. Il comporte quatre volets, qui correspondent à quatre dimensions de ce vécu : l’intime, les autres, l’échange et enfin le partage.

Je serai évidemment heureuse de vous entendre sur le sujet. Réactions? Envies de partager un bout d’histoire, de livrer un témoignage? N’hésitez pas à m’écrire! Ni à faire passer le mot.

*

For English, it is here

Incognito

Je me glisserai au milieu des autres.

Ni vu ni connu.
« Smiiile! »
C’est comme ça qu’on me verra.

Je me glisserai éléphant
parmi les porcelaines
invisible et encombrant
dans le souvenir shop.

Ni vu ni connu.

Panta rhei

Les opposés s’accordent; de ce qui diffère vient la plus belle harmonie. 
L’harmonie invisible surpasse celle qui saute aux yeux.
Héraclite

Installation de Ragnar Chacín et Soline de Laveleye –  présentée au Musrara Mix Festival – 29, 30, 31 mai 2018 – Jérusalem

(english below)

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« On a besoin d’entendre les histoires des autres. Une histoire n’existe jamais seule, mais comme motif d’un tissage beaucoup plus vaste. Pour qu’une histoire puisse se ranimer, trouver un nouvel élan et se déployer à travers des chemins insoupçonnés, il lui faut entrer en résonance avec d’autres. Nous avons besoin d’écouter les autres nous raconter leurs souvenirs, pour que les nôtres respirent. Entendre ces souvenirs se matérialiser dans un souffle, une voix, une langue, pour que les nôtres renouent avec leur voix, leur langue. Se baigner dans les souvenirs des autres, pour que le passé ruisselle, que le présent vive, que demain soit ouvert. »

En arrivant à Jérusalem, lieu de mémoire par excellence, de récits contrastés et de tensions extrêmes, Ragnar Chacin et Soline de Laveleye ont ressenti le besoin de faire peau neuve, de se débarrasser les rétines et la peau d’images poussiéreuses, éculées, raidies, compassées, hérissées de certitudes. D’aller se plonger dans le courant d’une mémoire plurielle, aux reflets changeants.

L’installation Panta rhei propose au visiteur un bain ritualisé, de ceux dont on veut sortir rafraîchi, avec des forces nouvelles et une attention ravivée, rincé de tout ce qui nous obstruait. Le visiteur est invité à se plonger dans un ruissellement de voix, transmises ou transposées, à s’immerger dans un flux de souvenirs qui, brassés, multiplient les échos, amplifient la résonance. À son tour, s’il le souhaite, il pourra laisser sa voix rejoindre ce courant, y laisser filer un souvenir, une brindille, un morceau d’histoire.

***

Opposites go together; out of what differs comes the fairest harmony. The invisible harmony surpasses the visible one. 
Heraclitus 

Installation – Ragnar Chacín & Soline de Laveleye – Musrara Mix Festival – 29, 30, 31 May 2018 – Jerusalem

reza-shayestehpour-14238-unsplash.jpg« We need others’ stories. A story never exists alone, but as pattern of a much larger weaving. For a story to be revived, to unfold, to find new momentum and unsuspected ways, it must resonate with other stories. We need to listen to others telling us their memories. So that ours can breathe. To hear these memories materialise in breathes, voices, languages. So that ours stories can regain their voice and their language. We need to bath in others’ memories, for the past to flow, for the present to live, for tomorrow to be open. »

On arriving in Jerusalem, such a place of memory, contrasted stories and extreme tensions, Soline de Laveleye and Ragnar Chacin felt the need to go through a face-lift to free their retinas and their skin of dusty, tired, stiffened images spiked with certainties. They needed to dive deep into the flow of a plural and shimmering memory.
The installation Panta rhei proposes to the visitor to take part in a ritualised bath, from which one leaves rinsed, energised and with a restored awareness, liberated from obstructions. The participants are invited to plunge themselves in a streaming of voices, a flow of brewed stories that create echoe effects and might trigger their own memory.

Les premières images – Jérusalem –

Ce devait être le premier jour, peut-être le second. Nous arrivions, la ville surgissait. Carrés de pierre claire, pans de lumière, tableaux criards derrière des vitrines luxueuses, puis presque sans transition, demi-lune rêveuse au sommet d’un minaret, achalandage bigarré, serpents de rues et de murailles où rien n’est encore familier. Je considère les choses silencieusement, circonspecte, dans une expectative qui n’est pas nommée. Pas inquiète non, mais avec ce léger décalage qu’on ne retrouvera plus par la suite: voici les lieux où je vais vivre ces trois prochaines années, qui me deviendront familiers, je les vois pour la première fois, rien n’est encore écrit. (C’est faux, un sous-texte énorme est déjà en branle, personne n’est dupe, d’ailleurs).

Nous sommes allées manger une glace. Rue de Jaffa, artère commerciale, piétonne, effervescente. C’est le 2 ou le 3 juillet, il fait chaud. Des clowns de rue se sont lancés dans une pantomime. Un attroupement se forme, nous en sommes. Les glaces sont mangées, les lèvres et les doigts des enfants en gardent un souvenir poisseux. Il y a des familles religieuses, les femmes, toutes en jupes qui leur tombent mi-mollet, portent des bas malgré la chaleur, certaines se sont couvert les cheveux. Je ne distingue pas encore les perruques des vraies chevelures. Beaucoup d’enfants en bas âge, de très petits garçons avec déjà d’impressionnantes papillotes. Il y a un groupe de jeunes coiffés de dreadlocks assis par terre, des guitares sur le dos, leurs pantalons bouffants font concurrence à l’accoutrement des clowns. Il y a des badauds indifférenciés, des bébés dans des poussettes, des gens qui brandissent leur téléphone pour prendre des photos. Les enfants suivent le spectacle avec attention, devant nous, en rang avec d’autres petits rassemblés là par hasard. Juste à côté, deux jeunes hommes, debout côte à côte, attirent mon attention. L’un d’eux, surtout; il porte un jeans bien coupé, une chemise unie, seyante, des ray-ban, des baskets discrètement griffées. Sur le crâne, une kippa sobre, assortie au reste. Et puis, en bandoulière, ce dernier accessoire, porté avec une fausse négligence (ou un vrai détachement, je ne sais pas ce qui m’inquiéterait le plus), une arme automatique, kalashnikov ou autre que sais-je, j’ai la chance de pouvoir tout ignorer dans ce domaine.

Donc voilà, la vision qui s’offre en cette après-midi radieuse, la première à Jérusalem, et qui, quoi que je fasse, ne s’estompera pas tout à fait, même si elle deviendra presque banale, même si j’en percevrai parfois de vagues échos ailleurs, sur les places de ma ville natale*: des enfants assistent à un spectacle de rue, mangent des glaces, rigolent un coup et une arme qui doit faire la moitié de leur taille se balance juste à côté de leurs têtes, portée par un jeune homme à la mise soignée, à peine sorti de l’adolescence.

 

 

* À la différence notable près: à Bruxelles, ce type d’armes se trouve dans les mains d’hommes en uniforme kaki. Ça ne me fait pas plaisir, pas du tout, mais le périmètre est plus clair.

** D’après ce que m’a expliqué une ancienne soldate, le port d’armes par des civils est autorisé en Israël pour les armes de poing uniquement, à l’exception des colons que l’argent du contribuable américain notamment fournit largement en mitraillettes.

 

 

Jérusalem (la porte d’à côté)

C97A3965Bon. Voilà un an et des semaines (des mois même) que je vis à Jérusalem. D’emblée, à ceux qui s’exclamaient, plus ravis que moi, mais quelle aubaine, tu vas certainement être très inspirée, tu vas pouvoir écrire des tas de choses intéressantes, j’ai toujours répondu (quand je prenais la peine de le faire) par une moue dubitative ou un geste vague, qui voulait dire: je ne sais pas.

Quoi? Eh bien d’abord, il faudrait revenir sur ce que le fait d’être inspiré signifie. Étymologiquement, il est intéressant d’apprécier la dimension transitive du terme: on inspire une grande goulée d’air, par exemple. Réflexe vital, on inspire à chaque instant. Que vient alors faire cette forme passive – être inspiré – ici?  S’agirait-il d’un « inspir » dont on n’est pas l’agent? Dont l’initiative, dès lors, ne nous appartient pas? D’une action qui surgit d’ailleurs, par l’intermédiaire d’une force qui n’est pas de notre ressort?

(Ce n’est pas aussi biscornu que ça en a l’air. Prenez les figures mythologiques des muses, par exemple, leurs lèvres susurrant la trame d’une strophe à l’oreille du poète ou du musicien. Ou l’idée toujours vivante malgré le bidet de Duchamps que l’art entretient un lien avec une quelconque entité surnaturelle, une sorte de chenal (cheval me plairait davantage) pour le spirituel. Ou encore les circonvolutions mystiques qu’aiment encore à pratiquer certains lorsqu’ils évoquent leur création. Après tout, on parle de Jérusalem. The Jérusalem.)

Quoi qu’il en soit. Être inspiré impliquerait alors qu’il y ait un vide – réceptacle – qui subsiste quelque part, qui puisse encore être, même brièvement, rempli.

Une terrible interrogation surgit. Suis-je vraiment suffisamment poreuse, légère, fluide, en un mot: inspirable? Sera-t-il possible que Jérusalem m’inspire un jour? M’aspire, m’avale, m’imbibe et me recrache, imprégnée de ses sucs, pour qu’enfin je m’attèle à les traduire, pour qu’enfin je leur prête voix, ma voix mal dégrossie, ma voix toujours grossière? Il faudrait d’abord se défaire de tant de scories: images archiconstruites, ressassées, galvaudées, résistances innombrables qu’elles engendrent, charges innombrables que le lieu accumule – ne fut-ce que politiquement, symboliquement ou historiquement -, extrême inhibition enfin devant un lieu sur lequel tout, semble-t-il, a déjà été dit, répété, chanté, martelé, suggéré, argumenté, écrit et réécrit.

Jérusalem… On pourrait écrire des romans-fleuves. Des manifestes rageurs. Des poèmes désespérés. Des tartines amères. Je vous les épargnerai. Je ne parlerai que des détours que je prends. Des rencontres qu’ils suscitent. Des points de vue qu’ils m’offrent. Je prendrai la porte d’à côté. La petite porte. Qui finit toujours pas se dérober.

→ Les premières images

 

Les phrases de la mâcheuse – extraits

Les tresses-moustaches

« Cette année-là, le roi (Midrashti, ou Jean-Paul, je ne sais plus) décida que tous les hommes du pays allaient porter la moustache, et que toutes les femmes devraient, chaque matin, arborer de longues tresses. Ainsi décida-t-il. Et il fit en sorte que la nouvelle se répandît dans tout son royaume.

La nouvelle éclata en effet comme un feu d’artifice: beaucoup de bruit, pétards et explosions spectaculaires (le roi, bien entendu, avait fait battre tambours et sonner trompettes, comme il se doit). Après, il ne resta plus qu’une vague odeur de brûlé. <…> »

 

Les phrases de la mâcheuse

« <…> Je la regardais en silence, elle continuait à avaler ses gros loukoums colorés, avec constance et application, on eût pu croire une mécanique finement huilée, mais les larmes débordaient continuellement de ses yeux noirs, qui se tournaient parfois furtivement vers l’écran de la télévision allumée, dans un coin de la salle. Je ne peux plus dire si les autres clients les avaient remarqués aussi, ses loukoums et ses yeux qui pleuvaient, je ne me rappelle plus s’il y avait d’autres clients dans le café, si la vieille aux chiens avait cessé d’aboyer, si le pochard s’était endormi, si la putain se reposait, si les gros bras la tripotaient encore, si les autres avaient encore leurs mains ligotées, les couilles prises dans les machines à sous, le coeur en apnée, je ne me souviens plus si le patron avait retrouvé un semblant d’énergie et si les toilettes avaient enfin été nettoyées. Je me rappelle ce visage qui mastiquait et que les larmes parcouraient comme une terre arable. J’avais enfin osé le mot, la question, je l’avais enfin posée, après avoir attendu longtemps, peut-être le temps de douze ou treize loukoums, peut-être plus; j’avais demandé pourquoi pleures-tu pourquoi, comme si elle allait soudain s’arrêter de mâcher et tourner vers moi ses yeux rivés à la télévision qui clignotait comme un attention travaux de démolition en cours <…>

écouter un extrait du texte lu par l’auteur sur Sonalitté 

Les dessins présentés ici, comme tous ceux du livre, sont des réalisations de Dominque  Maes.

Midi

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C’était il y a trois ans, les Midis de la Poésie m’avaient demandé de leur envoyer un poème inédit, qui était distribué lors d’une de leurs rencontres – www.midisdelapoesie.be

« … la vie inexprimable … »

Ces poèmes ont été publiés en mars 2012 dans Sources, la revue de la Maison de la Poésie de Namur, dans un dossier portant sur les nouvelles voix de la poésie francophone en Belgique.
_____
Effectivement tu es en retard sur la vie,
la vie inexprimable
René Char
 
 
 
Je ne sais plus quelle est la langue qu’il faut pour
dire le jour soudain, l’impermanence qui
le rend si neuf, son insolence, et la façon
dont il se rend. Ni je ne sais quelle est la langue
  
de l’homme qui prend la nuit à son cou, se dresse
finalement à son extrême bord, l’air vieux,
déjà, puissant seulement pour donner le change,
quand apparaît du grand sommeil la rive franche.
 
Mais quelque chose me dit chaque jour la langue
des oiseaux du pain de l’eau du vin et puis celle
souterraine de la gorge, qui ne tait rien,
 
module souffle après souffle la vie sans tain
et quelques fois, peut-être deux ou trois, fredonne
l’air de rien la ritournelle ; demain n’est rien.
 
*
 
Et si j’écris quelque chose, ce n’est que ça :
l’indéfini du jour, et cet insaisissable
instant – le présent, en ce, donc, à jamais autre,
ailleurs totalement et ici pleinement
 
le seul qui est, et balancier de l’impossible
ouvre l’espace où se déploie seul maintenant
qui me mène autre à moi et moi à autrement
jouer mon possible, cet éternel ici,
 
dans l’enchevêtrement des routes et des balises.
Légèrement. Pourtant j’écris, c’est mettre en jeu
demain, flirter avec hier, pousser la voix
 
et risquer d’effrayer l’oiseau qui se repose
au creux du jour, dont le duvet tremblant esquisse
la courbe du souffle en contour de l’instant
 
*
 
 
et j’ai beau dire au jour mon incurable amour
tout est hors de portée, inépuisablement
donné. Je marcherai toujours à la queue de
mes sources, pressée de balbutier, incapable
 
de dire les paroles à temps où éclot
le présent, brûlante de cette fièvre
dont je ne cesse pas – et je ne le veux pas –
de mourir. Et pourtant je marche et pourtant je
 
ne cesse pas d’envisager le jour, la vie
revigore le feu et les visages, c’est
la brèche l’infatigable glace la mer
 
où reposer les yeux. Où s’en iront faner
tous les mots que j’aligne et tous ceux qui fuiront
dès que j’essayerai de leur tendre la main.
 
 
***
 
 
 
à la nuit
 
A l’aube je n’ai point la langue si pendue,
les yeux me font encore cette impression d’ailleurs
qui est venue la nuit, et les songes, et les heures
s’attardent. Rejouer la partie m’est ardu,
 
il faut pourtant reprendre son tour, sagement ;
sagement regarder la ville s’ébrouer,
ceux qui n’ont pas dormi pendus à leur bouée
les autres pressés, polis, fermés simplement
 
à la nouveauté du jour, qui descend déjà,
usé toutefois dans le regard mélangé
de ceux que l’aube surprend occupés, déjà.
 
Mais je reste en suspens à me laisser manger
par la pensée de qui cherche encore un visage à
la nuit ; en veille, un cœur que rien n’a pu changer.
 
 
*
 
10 janvier 2012
 
Je pense aux suaires, aux draps, aux lits mobiles.
À l’oiseau en cage. A la dérive, les yeux
pour seules amarres, vaisseau de l’immobile
dans la blancheur. L’esprit s’est cogné à l’essieu
 
du corps allongé, des membres obstinément
silencieux et ternes – des bâtons dans l’élan
du cœur, qui se cogne aux carreaux, immensément
surpris quand il croyait son vol libre et filant
 
sa route sans entrave. Où suis-je ? Dit-elle,
les mots à la queue de la voix, inatteignables,
et tout son corps atone, qui la démantèle,
 
la laissant pétrifiée dans l’attente durable
du dénouement : comme une brèche accidentelle
où s’engouffrer, voler, loin de l’insupportable.
 
*
 
à Cécile
 
Où trouveras-tu les bras, les jambes, l’échelle
ouvrant d’autres fenêtres au ciel de ton lit,
la ligne d’horizon que ton regard appelle,
la rive où déposer le fardeau du déni
 
face à l’inconcevable. Et pourtant, tu sommeilles,
tu tires à toi un peu de cette lumière
qu’ont semé en passant les visages vermeils
les moments bleus, le geste lent de l’infirmière
 
quand elle dévoile un pan de ciel et s’assure
que tu peux encore l’atteindre des yeux et
t’intimes de la main sans la moindre censure
 
de regarder l’ouvert. Tu seras déliée
et tu franchiras bien, il le faut, la cassure
de l’horizon. Nous irons avec toi, à pied.

Le galet

Ces poèmes sont extraits d’un recueil inédit intitulé Le galet, primé avec deux autres (Brindilles et …gioa morte rossa…) par le prix Hubert Krains, ce 20 septembre 2017. 

Ces deux poèmes, parmi d’autres, avaient fait l’objet d’une publication dans le Journal des Poètes à l’automne 2016.

___

Contre l’absence

 

La rose de personne
éclot contre l’absence
tout contre
les paumes
où s’étire le sang
dans les lignes,

personne et j’y pose le front

– vitre tiède
embuée
un oiseau déplié
scarifie le départ –

pendant que je déroule
en appelant
inhabile
les noms qui vont
les noms qui manquent.

*

Vers l’avant

 

Si tu me disais va,
que tu le murmurais
aux seuils des maisons
dans l’avent de l’été
lorsque les lumières longues prolongent le temps
de vivre

j’entendrais j’enlacerais
les ombres devant moi
sachant
que tu devines la pesée
de l’amour
de la vie ;

si tu me disais va
un beau soir à rebours
de toutes les promesses
nous serions

déliés

à la fourche des chemins
au revers des adieux

des rubans de prière où vient jouer le vent.

La Grimeuse – extrait

grimeuse-1c_1« Sa cuisse a le galbe d’une poire, le velouté d’un abricot. À mesure qu’elle la gaine de cuir, l’air grésille autour de ses mains et mon poil se hérisse. En plissant les paupières, blotti dans la chaleur du poêle, j’observe ses gestes, empreints d’une nonchalance dénuée du souci de manifester quelque chose, si différents de ceux qu’elle déplie pour ses visiteurs.

Devant eux, elle doit remplir son rôle : gardienne interlope de la ville. À chacun, elle réclamera son dû. Elle accorde le passage, mais exige quelque chose en échange. À chacun, il revient de lui abandonner son histoire. Et à chaque fois, elle en attend une trace tangible : un accessoire porté à Ciutabel, un oripeau de cette existence qui appartiendra bientôt au passé. Ensuite, elle octroie un nouveau nom à la personne dépouillée. Une nouvelle histoire peut alors commencer pour son visiteur, ailleurs, hors les murs, loin de l’Œil et de ses innombrables reflets.

Parfois, il arrive que je la surprenne, pensive, occupée à marmonner dans ses dents, et j’entends bien son babil de sorcière : s’ils passaient tous, un à un, de l’autre côté, si… Je peux aisément suivre le fil de ses songes. Quand le dernier sera parti, que la ville se sera dépeuplée, elle restera seule avec des ombres. Elle régnera sur son mausolée, entourée des vestiges de toutes les histoires passées. La Grimeuse pourra dire qu’avant de ressembler à une chambre mortuaire emplie de guenilles, à un décor déserté, la ville a vibré, résonné de cris, de pleurs, de chants, que des hommes et des femmes l’ont habitée. Elle pourra témoigner. Laisser monter sa voix dans le vent balayant les rues vides. Des vies minuscules y ont trouvé leur ancrage, y ont pris leur mesure, le temps d’une drôle de saison, qui semblait devoir s’éterniser. La Grimeuse racontera à ses chats qu’il était une fois une cité et ses habitants, des voleurs, des érudits, des amants, des notables, des artistes, des usuriers, des enfants, des ivrognes, des professeurs, des artisans, des jardiniers, des égarés, tout un peuple tranquille, qui louvoyait entre l’ennui et le plaisir, naviguait tant bien que mal sur le cours des choses et menait tambours battants des fêtes mémorables, de temps en temps, pour exorciser le charme.

La Grimeuse est une masseuse. Dans la ville emmurée, c’est elle qui, clandestinement, délivre les laissez-passer. »

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Je ne résiste pas au plaisir de partager cette image, qui était un des projets alternatifs pour la couverture – une autre réalisation de G. de Laveleye

Rivages – visages

Je m’en vais. Je quitte à jamais cette terre où je suis née. Il faut bien vivre et vivre sera quitter, vivre ne sera qu’aller, vers ce dernier rivage.

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Photographie d’une photographie d’Hélène Akouavi

Dans ma valise, sagement recroquevillée entre mes jambes, vous ne trouverez rien. Ou presque. Des objets anodins. Personne ne pourra plus raconter leur histoire. Un foulard fleuri, un recueil de poèmes de Mahmoud Darwich, le livre des morts tibétain, un peigne en corne qui tient dans la paume, une montre sans bracelet et une paire de boucles d’oreille en toc (une perle de résine colorée montée sur un fil de métal couleur bronze). Avec ça, un vieux pull en laine à col roulé, deux paires de chaussettes, un pantalon, cinq culottes et deux tee-shirts. Et une grande enveloppe brune.

Chacun de ces objets me relie à une personne longtemps chérie. Ces personnes ont aujourd’hui disparu, englouties par leur propre existence, par le temps ou l’espace. Mais je sais que d’une certaine façon, elles ne me quitteront jamais complètement. Chacune, à sa manière, a fait de moi celle que je suis. Et ces objets, bientôt définitivement muets, ne sont que d’inoffensifs fétiches, la seule chose qui me rappelle au monde pour le temps qu’il reste.

Par contre, l’enveloppe, vous l’ouvrirez. Je le sais. Je l’ai emportée à dessein. Je vous la confie.

J’ai choisi douze photos. J’aurais pu en prendre dix, quinze, cinq ou vingt. Il fallait trancher. J’en pris douze. Les douze mois de l’année, peut-être. Ou les douze apôtres. Les douze pétales du lotus qu’on situe au niveau du cœur.

Pendant trois longues années, j’ai pris des centaines de photos. A chaque fois, ce sont des visages que j’ai photographiés. Je n’ai eu de cesse de prendre en photo ces gens qui arrivaient, seuls ou accompagnés, démunis ou équipés, naïfs ou bien informés face aux aléas possibles, aux droits et aux obligations qui leur incombaient. Mais toujours vulnérables. Ils étaient tous différents, chacune portait en creux son histoire, ses illusions et ses déconvenues. On dira qu’il y a des innocents et des crapules. Peut-être. Mais toutes ces personnes, elles arrivaient. Elles en étaient là. Elles abordaient un rivage. Et cherchaient à lui donner un visage.

Je suis allée dans une vingtaine de pays, dans des dizaines de bureaux, de centres d’accueil, de camps et de refuges. Officiels ou clandestins. Sombres ou chaleureux. Fermés et ouverts. J’ai fait face à des tonnes de questions. De regards détournés. De sourires. D’indifférence. De misère, d’humanité. D’humains.

C’est venu petit à petit. Je ne pourrais pas vraiment dire quand ça a commencé, exactement. Mais progressivement, dans cette quête insensée de visages, de réponses, j’ai perdu mes contours. Je me suis diluée dans cette mer humaine, où chacun, je le répète, ne faisait que répéter le geste du premier homme sur la lune. Alunir, atterrir, arriver – quelque que soit la rive, le pas que l’on fait a beau être petit, ce premier pas que l’on fait, il nous pose quelque part, nous y repose, avec douceur ou violence, dans un ailleurs qui est devenu le seul présent.

Atteindre la rive. Autrefois on racontait que l’hospitalité était une valeur sacrée. Il en allait de la vie et de la mort. Qu’à l’aune de l’accueil qu’on réservait à l’étranger ici se mesurerait l’accueil qui nous serait fait là-bas, dans un autre présent.

Au début, je photographiais comme une professionnelle. Je devais rapporter des images, illustrer des papiers, é-mouvoir, faire sortir les frileux, mettre en mouvement, réfléchir quelque chose du réel. Ensuite, lentement mais sûrement, j’ai cessé de chasser des images. Et j’ai voulu trouver l’humain. J’ai cherché les visages. J’ai mendié les visages. J’ai été prise d’une boulimie de visages. Je les regardais, muette, interdite, incapable de mots, je les photographiais, puis je les vomissais. Je les vomissais, je les pleurais, je les enterrais. Je me débattais dans un deuil insurmontable. Parce que chaque visage portait une vie entière, une vie insaisissable, une vie que rien ne me permettrait de dire.

Car rien ne nous permet de faire surgir l’indicible : le vécu toujours unique d’une existence arrachée à son berceau, à ses échardes, à ses secrets, à sa violence ou à son âpreté, une existence qu’il faut aller ancrer ailleurs, à tout prix, à tout prix il faut l’ancrer, car le pain, le lit, l’école, le chemin, la faute, tout peut être plus doux, on l’espère bien, on s’accroche à cet esquif, une vie meilleure, une vie à la mesure de, de quoi, d’un rêve, d’un ailleurs, cet ailleurs qui a la forme d’un rêve, car on a qu’une vie, qu’une seule vie dans cette peau, pourquoi attendre ?

Que restait-il de moi, dans cette marée ? Où étais-je ? Parce que je ne n’ouvrais pas ma porte à chacune de ces personnes, parce que je restais en marge du drame, parce qu’en fait de drame, il fallait une distance, pouvoir le penser, le dénouer, l’inscrire dans une histoire en marche, plus large et plus complexe, parce que je ne pouvais pas, parce que je ne faisais que construire des images et je manquais quelque chose, l’essentiel, le cœur de l’humain, là où pourrait avoir lieu la rencontre, l’accueil authentique, osé dans sa vertigineuse nudité – mon travail de photographie me menait toujours plus avant dans la dissolution, cette conscience d’un espace jamais atteint, en toute rencontre jamais atteint, d’une rencontre jamais advenue, d’un creux que je ne pouvais combler, et l’altérité, petit à petit, me défaisait.

Alors j’ai ouvert grand les bras, j’ai tout lâché, ou presque. J’ai resserré quelques objets dans une petite valise et j’ai pris le premier train, puis le suivant, et je prendrai toutes les routes qui s’ouvriront devant moi, sans espoir de retour, sans espoir de retour ni d’arrivée, en vagabond, en migrante, en quémandant l’ultime, mes pas livrés aux méandres du monde et aux courbes des corps, à la rencontre de – à défaut d’une réponse, d’un contours, d’un ancrage, d’un cœur à cœur possible – à la rencontre de la fin.

Les photos, vous pourrez vous les faire passer. Ce ne sont que des images, qui occultent des vies mouvantes et indicibles – celle d’une femme jeune et veuve qui baisse les yeux, vers ses enfants d’abord et vers la terre ensuite, ne les relèvera plus ; celle d’un enfant qui gardera toujours cet air ébahi, incapable qu’il est de croire à la disparition soudaine de ses parents, cette soudaineté ne se calmera pas, l’enfant restera perdu ; celle de cette famille qui a tenu ensemble, mais qui se délite dans l’épuisement, l’épuisement du voyage et plus encore, l’épuisement de se dire, de se savoir ailleurs, nulle part, quelle part, l’épuisement de ne plus rien savoir ; celle de ces frères qui ont perdu le leur, que travaillera toujours l’obscure culpabilité du frère perdu, du troisième qui n’est pas arrivé ; celle de ce couple que le chemin a réuni, qui ne pourra plus trouver d’autre source que celle-là, la route qui les malmenés et pourtant réunis ; celle de ce jeune médecin qui entassera longtemps des boîtes de conserve, dont les doigts saisiront des canettes et des boîtes, pendant qu’il cherchera à compter les vies qu’il n’a pas pu sauver ; celle de cette femme grosse d’un enfant à venir, les autres qui lui échappent déjà, se sont roulés dans la boue, en ont plein la bouche et les oreilles, mais le bébé non, pas encore, celui-là, au moins ; celle de cet homme à peine sorti de l’enfance, qui crâne, se trouble, voudrait toucher pour s’assurer de leur chair chaude ces femmes dévêtues, enrage, enragera longtemps ; celle de cet homme entre deux âges, qui chaque soir caressera dans sa poche le morceau de papier où lui sourient ses enfants, qu’il veut croire vivants quelque part, qu’il cherchera longtemps, qu’il n’enterrera jamais ; celle de ces filles qui sont prêtes à vendre leur corps et bien plus pour sortir de l’enfer : l’étroitesse de l’espace et des gestes et des rêves, ces filles érigées vers le monde, vers leur petit coin de monde qu’elles pourront habiter, où enfin s’oublier, se vautrer, s’accroupir ; celle de ce jeune homme qui souhaite étudier, sortir, faire la fête, l’accolade, le mur, faire quelque chose de sa vie et refaire le monde ; celle de l’homme sans futur sans passé sans liens, une brute, errant, égaré, saoulé de violence, de puissance factice et d’illusions noires ; il y a celle aussi d’une enfant qui dort, a trouvé le seul refuge qui reste, le sommeil, dont on en vient à souhaiter qu’il dure longtemps, pour toujours peut-être; le sommeil, le voyage du sommeil loin des rivages acérés.