nous

Oui, c’est vrai. J’ai attendu un signe de toi pendant des semaines et des mois. Parfois, ça ressemblait à des années. J’attendais et je me demandais si tu allais bien ou mal, si j’avais pu te blesser, si quelque chose avait pu te faire fuir. Peut-être allais-tu trop bien, surfant avec fluidité d’une vague à l’autre, à tel point que les échanges en devenaient superflus. Ou peut-être au contraire qu’il te fallait survivre, dans un tourbillon de courants contraires, et que ça n’autorisait aucun geste de trop, aucune parole même, car elle aurait trahi ta faiblesse, ton impuissance ou cet essoufflement profond que tu cherchais tant bien que mal à contenir. J’attendais. J’essayais d’éviter de penser que ce n’était qu’indifférence. Cette pensée, si elle venait, je la mettais en garde. Car je te connais. Et je connais ta vitalité, ton élan d’enfant toujours vivant, toujours curieux de l’autre, malgré les bosses et les déconvenues.

Moi j’avançais vers un seuil, une sortie, sans savoir aucunement ce qu’il y aurait une fois que je l’aurais franchi, prête cependant à y aller, brodant jour après jour les motifs de l’espérance. Je pèse mes mots : l’espérance. Ni l’espoir, ni la confiance, ni le déni, ni la négligence, ni l’illusion ; plutôt l’intuition que tout est déjà contenu dans le battement du sang, dans le balancier du souffle, dans le mouvement qu’ils animent et qui nous façonne. Parfois, tout même, je me prenais à espérer très fort des promesses. Je crevais d’envie d’avoir des réponses, de pouvoir poser ma langue sur les mots précis de mon devenir, maîtrisé, construit, délibéré. Et dans ces moments-là, je désirais des voix amies, des voix douces, familières, aux inflexions aimantes. Je rêvais de cet accueil inconditionnel : quand on dit votre prénom et qu’on vous ouvre grand la porte, sans jauger votre vie, sans prétendre la conduire. Le seul chez soi que je n’aie jamais pu envisager. 

J’ai fait des rencontres renversantes, j’ai été couverte de bienveillance et de surprises. J’ai trouvé les complicités joyeuses, tendres et rigoureuses qu’il fallait. Car il me les fallait. Trouver ces autres qui luisent sous les masques, recroquevillés ou simplement assis au sec, dans l’économie de leurs forces. Je les ai tant cherchés, aussi loin que je m’en souvienne, je les ai cherchés, ces autres dont je puisse sentir le pouls, la vie battre contre le monde. Et dont je puisse percevoir l’amour, émietté, constant, l’amour qui va, comme va l’eau, vers les failles. 

Jamais je n’ai été capable de trouver les mots justes, mais mon corps apprend maintenant chaque jour que je peux me dresser, sans peur, au-devant de tous. Me redresser, même si je suis de celles ou ceux qui n’ont jamais connu les façons, jamais su les limites, jamais compris les formules, même à jamais inadaptée, toujours à côté de la plaque, paniquant en secret de ne pas comprendre, ni apprendre, mais comment font-ils les autres, comment font les gens, comment peut-on vivre ? 

Je sais que tu partages avec moi cette panique, cet ébahissement bien déguisé, je sais que la stupeur te guette, comme moi, et que tu trouves alors très bien comment te secouer, donner le change, donner le change sans l’ombre d’une hésitation, sans l’ombre qui pourtant te couronne et te redonnes, comme à Peter Pan, la densité d’être soi, fragile, combatif et terrien. 

Et parce que nous la partageons, parce que nous l’avons admise et que nous la reconnaîtrons encore, nous serons toujours en lien. Être délié.e.s et ensemble, quoi qu’il arrive. Que les signes tardent, que le langage résiste ou que nos empreintes ne laissent plus de contours. Ailé.e.s, en soi le nous.

Peut-être que nous sommes tous déjà morts

Nous mangeons. Nous baisons. Nos corps évacuent leurs matières, des gaz et des liquides; des champs énergétiques se dissolvent dans de plus larges champs, plus diffus, dont la teneur nous échappe, nous nous entrechoquons lors d’échanges que des codes que nous n’avons pas inventés régissent, nous créons du plus et du moins, nous nous déchargeons d’angoisse et de plastique, nous arborons des parures et des machines qui nous prolongent, nous devancent déjà, nous asservissent aux fins d’histoires collectives, de juteuses prospections.

Nous avons des idées. Et des opinions. Nous tremblons parfois de froid. Nous nous brûlons la peau. Nous saluons la lumière. Nous saluons les weekends. La fin du labeur. Nous saluons la ligne tracée par la balle entre le pied et le filet. Nous saluons le point d’impact et nous saluons les morts. Les dépouilles de ceux qui sont morts. Parfois, nous les saluons. Parfois ils nous sont arrachés trop brusquement. Parfois c’est bon débarras, même si on a une petite remontée acide et l’arrière-goût qui reste, quand l’événement se produit. Alors nous saluons les jours qu’il nous reste et que nous ignorons. Nous portons des toasts aux visages que la nuit grime. Aux poings serrés des nouveaux-nés. Et nous saluons ceux qui partent avec une déférence idiote, un brin de jalousie. Nous saluons ce que nous n’avons pas encore détruit et nous savons bien, au fond, que rien ne subsistera.

Une aventure ambiguë – fin

10.

Qui est le monstre ? Cette question trouve souvent sa réponse du côté de celui qui la pose. La violence ne me paraît pas toujours déplacée. Autant que possible, je préfère ne pas devoir m’y frotter. Mais parfois, il faut lui reconnaître une fonction : expulser les démons. Il suffit de bien la canaliser. Ces hommes vous le diront mieux que moi.

Depuis le départ, je pense qu’il y a là quelque affaire de sorcellerie. Vos ricanements n’y changeront rien, il faudra bien tôt ou tard se rendre à l’évidence : il y a de l’inexpliqué qui persiste. Ou, pour vous donner quelque chose qui vous satisfasse peut-être mieux : l’explication est toujours multiple. Et le regard qu’on choisit de porter sur les choses y est pour quelque chose.

Rena l’a bien compris. Elle jouit de son corps et de ses rencontres. Elle avait été considérée comme impropre au mariage par une figure d’autorité locale à cause d’une anomalie : un troisième téton se dessinait dans son dos, entre ses omoplates. Cette condamnation sociale lui a ouvert des portes que rarement les femmes de son clan s’autoriseraient même à entrouvrir. John, lui, était atteint d’albinisme partiel. Ses yeux, comme les miens, étaient d’un bleu éblouissant. Mais sur sa peau foncée, l’effet était bien différent. Et cette marque le rendait aussi à la fois précieux et vulnérable. D’une beauté monstrueuse.

Vous devez avoir entendu qu’il existe ici des croyances relatives aux albinos. Leurs organes, dit-on, ont des pouvoirs de guérison ou de protection. Des pratiques communément considérées comme abjectes ont été condamnées à plusieurs reprises par les médias, les églises et la communauté internationale. Elles persistent pourtant dans certaines zones. Elles sont particulièrement barbares. Mais s’il s’était agi de cela, le corps de John aurait-il été retrouvé intact, sans qu’un seul de ses organes n’ait été sectionné ? 

Si vous voulez mon humble avis, la thèse du suicide ne tient pas non plus. John s’est accroché, il a travaillé dur. Il devait attendre ce moment depuis si longtemps. Mary l’a baigné dans l’idée qu’un jour, il se vengerait d’avoir été abandonné. Qu’il renverserait le tyran. Elle a été jusqu’à lui enseigner les incisions rituelles. Je n’ai pas révélé à la femme que j’ai retrouvée, au fond de ce bordel, que celui qui devait me tuer était en fait déjà mort. Sa dévastation est déjà bien assez avancée comme ça. Il faudra me reconnaître au moins cette élégance.

A vous de juger. Je vous ai dit tout ce que je savais. Le matin où le corps de mon fils inconnaissable a été découvert, je lisais, l’orage couvait et je voyais les vaches s’ébranler dans un torrent de poussière. Rena est venue, elle m’a livré son dernier récit et puis elle s’est tue. Même mort, le corps de son amant l’inspirait encore. Ma femme de ménage a-t-elle voulu éviter que John ne tue son père ? Est-ce la femme imprenable qui a craint de rester prise dans les rets d’un seul homme ? Est-ce la superstitieuse qui a succombé aux charmes supposément attachés à ce regard d’albinos ? A-t-elle simplement voulu éviter de perdre son emploi et l’autonomie qu’il lui conférait ? Ou est-ce son imprenable beauté qui a conduit un autre à accomplir ce geste ? Personne ne pourra vraiment répondre. Surtout pas elle. Je vous mettrais au défi de la faire plier. 

Mais dans ces immensités, ce ne sera pas la première fois que les réponses resteront hors d’atteinte. On y raconte d’ailleurs souvent qu’il est inutile d’essayer d’y mettre quoi que ce soit sous clé. 

Une aventure ambiguë 9

Il est juste que je sois condamné, puisque j’aurais dû mourir. Je ne suis pas très sentimental, mais j’aime assez l’idée que l’existence puisse créer, avec le temps, une sorte d’équilibre. Je ne crois pas qu’il y ait une justice quelque part. Mais qu’un coup de balancier vienne de temps en temps remettre un semblant d’ordre dans tout ce chaos, voilà qui me paraît raisonnable. Il y aurait donc un juste retour des choses à ce que votre jugement m’élimine. 

Mon fils, je ne l’ai pas reconnu. La lettre de Mary me l’avait annoncé : ton fils viendra à toi, mais tu ne le reconnaîtras pas (et il te tuera, ajoutait-elle, et j’aime imaginer son air de vindicte, ses doigts se crispant sur le stylo alors qu’elle traçait ces mots sur la feuille). D’autres y verraient une prophétie. 

En l’engageant, je savais que John n’était pas du coin, mais il s’est fait sa place sans mal à la ferme. Je n’ai jamais vraiment su d’où il venait. Belle gueule, des muscles ramassés sous sa peau luisante, le crâne rasé, il est arrivé un matin pour savoir si on embauchait. Il a fait ses preuves, il est resté ; je ne lui pas prêté plus d’attention qu’il n’en méritait. Je l’ai dit, je ne joue pas la carte de la familiarité avec mes gars. J’ai bien senti quelque fois qu’il voulait se faire remarquer, qu’il flirtait avec une forme d’insolence, qu’il voulait se mesurer à mon autorité. Je ne suis jamais rentré dans son jeu. Et je reconnaissais ses qualités. Il avait la main avec les troupeaux et il n’y en avait pas deux comme lui lorsqu’il fallait aider une bête à mettre bas. C’était un corps persévérant à la tâche, de la constance dans le travail. Et un regard qui vous plantait dans vos souliers sans avoir besoin de s’attarder. Pas étonnant qu’il ait retenu celui de Rena.

Mais là où elle s’est trompée, Mary, c’est que ce n’est pas tant ça qui m’importe. Le plus difficile, dans cette aventure, c’est de devoir laisser tomber ma femme de ménage. Une telle perle. Une femme capable sans vous toucher de vous faire râler de plaisir à en perdre conscience. Je n’ai jamais autant joui qu’en la contemplant. Je ne l’ai jamais possédée et je ne regrette rien.

Le poison, ne l’a-t-elle pas préparé elle-même pour son amant ? Comme il a dû être bon ce moment, lorsqu’ils se sont retrouvés pour la dernière fois, qu’elle lui a tendu la fiole. La nuit s’est déroulée comme John devait l’avoir imaginée. Le sang de la vache. Les scarifications. Ce n’est pas tous les jours qu’on va tuer son père. D’autres y auraient mis moins de formes, mais il y a des raffinements qu’il serait dommage de se refuser. Ce qui continuera à m’échapper, c’est le basculement. 

A un certain moment, une fêlure a dû se dessiner. L’ivresse de la nuit a peut-être été suffisante. Ces corps qui exultent. Une sauvagerie enfin admise, dans laquelle on se laisse glisser avec un délicieux vertige. Ou peut-être est-ce autre chose. Vous savez, le désespoir qui peut parfois vous tenir, dans ces zones reculées… Il suffit d’un ciel étoilé pour que tout se renverse. Et la potion qu’on destinait à un autre, on la boit soudain avec gratitude, le soulagement est immense, comme le firmament.

Une aventure ambiguë 8

Les apparences ne jouent pas en ma faveur. Pourtant, les raisons qui m’ont poussé à quitter la ferme et à disparaître, alors que nous avions tous reçu la consigne de rester à la disposition de la police, ne sont pas celles que l’on croit.

La lettre de Mary avait été postée à D. Après une journée à manger de la piste comme un cochon, j’ai pris le premier avion. Il m’a fallu trois jours pour retrouver sa trace. La ville avait beaucoup changé, j’avais perdu mes repères. J’ai appelé Léonard qui, comme à son habitude, a fait un travail remarquable, en mobilisant sa horde de cousins, d’informateurs à la petite semaine et de maîtresses à la langue déliée. J’avais eu recours à ses services à une autre époque de ma vie, alors que je trempais dans une affaire qui aurait dû être juteuse et qui ne m’avait mené qu’à la sécheresse. Il m’a reçu avec les honneurs qu’on réserve à ceux qu’on croyait mort pour la cause. Il me devait une petite faveur et il ne m’a pas été bien difficile de le lui rappeler. Il a retrouvé Mary. 

Je sais pertinemment ce que vous allez dire. Que mes accointances suspectes ne font que renforcer les soupçons que vous entretenez sur moi. Que le fait qu’on m’ait arrêté au fond d’un lupanar n’enlève rien à l’ensemble. Il faut bien vivre, que voulez-vous. Partir à la recherche de Mary m’a donné soif. Je l’ai pris comme une dernière aventure, comme on saisit une dernière chance que vous offre l’existence. J’entrevoyais peut-être aussi que quelque chose était près de se clore. Ou de s’ouvrir, ce qui revient parfois au même.

La lettre ouverte était d’abord restée un long moment sur mon bureau sans que je parvienne à fixer mon esprit. Il avait pourtant bien fallu que je me rende à l’évidence. Mary a toujours été une femme de parole. Elle ne s’est pas démentie. Quand je l’ai rencontrée à D., après toutes ces années, elle m’a d’abord infligé le spectacle de son corps, que les années de service avaient usé jusqu’à la trame. Ensuite, le coup de grâce, elle l’a porté sans ciller. 

À la ferme, rien n’avait bougé. La vache disparue avait été retrouvée. Moreso me l’a rapporté. Sa carcasse gisait à quelques kilomètres de la ferme. Elle avait visiblement été servie aux charognards après un sacrifice rituel. On a trouvé les calebasses tachées de sang et la machette dans les dépendances. Pas même dissimulées. 

Le sacrifice, c’est pour se donner de la force, avant de partir en chasse. Je ne voudrais pas paraître condescendant, mais vous reconnaîtrez qu’il y a là beaucoup d’effets de manche pour tuer un seul homme. Parmi les gars, apparemment, personne n’avait été dupe, tout le monde savait ce qui se tramait, mais pas un ne me l’a soufflé. Après tout, ce n’était pas leur affaire, cette vengeance. J’ai beau être celui dont dépend leur salaire, je reste avant toute chose un étranger. Je ne peux pas leur jeter la pierre, c’est une question de sang. Qui remonte à si loin. Il est écrit quelque part que nous resterons longtemps des exterminateurs et des esclavagistes. Il faut penser que c’est infusé dans leurs veines.

Mary n’a fait que le confirmer. Juste retour de balancier. Le poison, il m’était destiné.

(…)

Mes vrais poèmes je les tiens secrets. (Même s’ils sonnent faux.) Je les garde pour les soirs de vague à l’âme, pour pouvoir m’en rouler un et le fumer tranquille, au coin du feu ou sur la terrasse. Ici, je ne jette que de petites choses mal dégrossies. Tant mieux si ça vous fait rire, si ça grince, sardonique ou pas. Je n’ai pas l’habitude de plaisanter. Je suis moyennement drôle, je disserte occasionnellement pour évoquer les puces, les relations sexuelles des chats, le temps qu’il a fait, celui qui m’a défaite. J’écris quelques lignes sur ce blog qui n’en est pas vraiment un, alors si vous me lisez tant pis pour vous. Je ne vous dirai pas mes secrets. Au fond je suis méchante, j’ai l’âme mesquine des rongeurs, je grignote l’oubli dans mon coin, je recrache nos misères et quand je me sens un peu flapie, je m’enroule dans leurs rognures pour piquer un petit somme. Si on me brosse dans le sens du poil, parfois, je laisse flotter un sourire, des images rincées par la pluie, quelques vers faciles, pour faire semblant. Je me fous bien de ce qu’ils vous racontent. Mes vrais poèmes luisent dans mon trou. Et quand ils s’éteindront, je laisserai le vent balayer le reste.

Une aventure ambiguë 7

L’autopsie a révélé que John était mort ce matin-là, par absorption d’un poison aigu. La nature exacte de ce poison n’a pas encore été déterminée. Je ne suis pas versé en sorcellerie, mais si mon intuition ne me trompe pas, c’est de ce côté-là qu’il y aurait à chercher. Bien sûr, les gens de mauvaise foi et les réfractaires à l’irrationnel ne verront là qu’une fausse piste, une tentative un peu risible d’échapper à la justice – celle que vous appelleriez ainsi, la justice – d’un homme que tout condamne.

Quel pourrait être le mobile de ce meurtre ? Une hypothèse facile consiste à voir en ma personne un maître de la pire espèce, tyrannique et possessif, refusant que sa proie lui échappe. Rena et John avaient entamé ce qu’on peut appeler une relation durable. Ils se voyaient régulièrement. Je n’irai pas jusqu’à dire qu’elle en était amoureuse, du moins pas de le sens où nous l’entendons. Mais il semblait qu’elle était sur le point, pour la première fois, de jeter l’ancre. 

Les autres hommes qu’elle voyait ont-ils pu en concevoir une forme de jalousie ? Il a été dit que ces gars, interrogés, ont tous fait preuve d’un bon alibi. Moi je pense surtout que les amants de Rena doivent avoir une autre chose en commun : ils savent qu’elle n’est jamais que de passage, au sens propre ou au sens figuré. Elle baise avec chacun pleinement, mais il semble dit d’emblée qu’elle restera imprenable. Comprenez-moi : je ne peux pas me mettre dans la peau de ces hommes. (Dieu m’en garde d’ailleurs. Ce sont des géants aux corps démesurés. Beaux, forts, pouilleux, magnifiques. Éreintants de grâce et de virilité. Je ne m’en remettrais pas.) Mais j’ai pu observer à loisir, dans les récits que me servait ma femme de ménage, combien elle vivait chacune de ces rencontres à son comble. Et dès lors : comme un moment unique et irremplaçable.

Les scarifications, sur le corps de John, disent quelque chose de cela : une marque qui ne pourrait ni être effacée, ni reproduite, puisque tout le corps en est couvert. Scarifier n’est pas une habitude des gens d’ici. Mais je me suis rappelé que Mary m’avait raconté qu’elle savait y faire. Que c’était une pratique courue là où elle avait grandi. Elle avait même quelques incisions dans le creux du dos, que j’aimais bien caresser pendant que je la montais. 

Je n’ai plus jamais reçu de nouvelles de Mary. Sauf une lettre. Je ne l’ai jamais ouverte. Vous penserez ce que vous voudrez. Je n’ai pas pu. Ce qu’elle m’annoncerait, je le redoutais de toute façon. Soit j’avais un fils ou une fille quelque part, soit elle avait perdu l’enfant d’une manière ou d’une autre et je me sentirais toujours un peu responsable. Ma femme, pour une fois, m’a facilité la vie. Elle a subtilisé l’enveloppe. 

Elle était soudain réapparue à la ferme, pour me rendre une visite courtoise, disait-elle, et me donner un dernier coup de main. Lorsque la lettre est arrivée, elle a fait mine de ne pas s’apercevoir que c’était un message personnel. L’enveloppe est restée dans la pile du courrier administratif qu’elle avait pris en charge ; elle a été classée comme les autres. Je n’ai jamais cherché à la retrouver. Ni ma femme, d’ailleurs. Après cet épisode, elle est ressortie de ma vie sans crier gare. C’est la dernière fois que nous nous sommes vus. Pourtant, j’ai pu constater que ma femme s’était montrée, pendant cette visite, tout à fait fidèle à elle-même. L’autre jour, en rouvrant les classeurs où est rangé le courrier, poussé par une urgence soudaine, je n’ai eu aucun mal à retrouver l’enveloppe de Mary. Claire l’avait classée à la date exacte où je l’avais reçue, dans la section sobrement intitulée : « divers ». L’enveloppe était toujours scellée.

Une aventure ambiguë 6

vers l’épisode 5

Notre liaison n’a pas duré. Une quinzaine de rencontres clandestines tout au plus. Nous ne nous parlions pas. J’avais pour ce corps un appétit que rien ne semblait devoir tromper. Mais je restais extrêmement discipliné. La journée, nous nous évitions soigneusement. 

Le jour où Mary m’a annoncé qu’elle attendait un enfant, j’ai pris la tangente. Que voulez-vous… Une multitude y est passée avant moi et je crois que je n’ai été ni pire, ni meilleur que les autres. Au moins lui ai-je d’emblée proposé un soutien financier. Pour être tout à fait honnête, j’espérais échapper ainsi à toute forme de chantage. Mais je n’étais pas prêt à aller plus loin. La situation était ce qu’elle était. J’avais encore une réputation à défendre, du moins c’est ce que j’imaginais. Et j’étais encore ce jeune blanc-bec qui croit comprendre les rouages qui régissent les relations avec autrui, qui plus est dans ce contexte. Un patron, une employée, un homme, une femme, un Blanc, une Noire. Aujourd’hui je sais que je n’en connaissais rien et qu’il en sera toujours ainsi. 

Personne n’a jamais su pourquoi Mary était partie. C’était presque une étrangère, sur ces terres, aussi personne ne s’en est vraiment soucié. La seule qui aurait pu se douter de quelque chose a pris le large. Soyons clair. Ma femme s’en est allée parce qu’elle ne s’est jamais résignée. Ou, pour dire les choses autrement, parce qu’elle s’est résignée trop vite. C’est une question de perspective. Quand on vit dans ces immensités, on finit par réaliser qu’on n’est qu’un grain de poussière qui virevolte au gré du vent. Que toute tentative de durer est portée au néant. On construit quelques balises, pour tenir, et puis on laisse couler. Simple question de pragmatisme.

Lamack dit que la montagne c’est dieu. Je n’ai jamais très bien compris s’il entendait par là que dieu s’y logeait, quelque part dans les brumes qui cachent souvent son sommet, ou s’il vénérait la montagne elle-même comme une divinité. Au fond, pour ces hommes, ça n’a pas d’importance. La montagne, la vie, la divinité font un et font tout. La vache participe du même esprit. Par contre, je n’ai pas encore très bien cerné quelle est ma place, là-dedans. 

Mon existence dans ce lieu est pourtant bien rodée. Il suffit d’avoir quelques principes et de s’y tenir. Je fais mon travail. Je ne mets personne au-dessus de moi, mais personne en-dessous non plus. J’évite soigneusement d’entretenir toute illusion quant la possibilité d’avoir avec autrui des échanges autres que factuels. Et, malgré les apparences, je m’interdis toute intimité douteuse. 

Il y a une chose cependant que j’ai réalisé : c’est que, même si je ne saurai probablement jamais vraiment quelle est ma place dans cette histoire, je m’y trouve bien. J’en ai pris conscience quand Rena s’est mise à me raconter ses aventures. Et croyez-moi, il n’y a là rien, justement, de suspect. Ni d’illusoire. Au contraire, il m’a rarement été donné de vivre quelque chose d’aussi net, sans l’ombre d’une futilité.

Le jour de la découverte du cadavre dans l’ancien battoir, ma femme de ménage a frappé à la porte de la bibliothèque où j’étais occupé à lire. Cela aurait pu me mettre la puce à l’oreille. Rena, en vraie nomade, entre sans frapper partout où elle va, elle n’encombre pas de ces convenances importées dont finissent pas s’imprégner ici même les plus intransigeantes natures. Elle ne fait jamais que passer. En entendant le coup sur la porte, j’ai pensé qu’il s’agissait de Moreso ou d’un des gars. Comme il n’était pas l’heure des entretiens, je n’ai pas pris la peine de répondre. Je l’ai dit, s’il y a bien une chose sur laquelle je ne déroge pas, ce sont les principes. 

Alors, la porte s’est ouverte lentement. Et le visage de Rena est apparu. J’ai bien vu que plus rien ne serait pareil.

Une aventure ambiguë 5

Vers l’épisode 4Vers l’épisode 1

Je n’ai qu’une requête. Médisez, conspuez, condamnez-moi. Mais laissez Rena tranquille. Même si cet homme a été son amant. Et même si elle connaît les recettes qui ouvrent la porte aux morts.  

C’est une femme qui a vécu sagement, ce n’est pas si courant. Du moins, c’est ce que moi je pense. Je n’oublierai pas ce jour où je lui avais demandé ce qui nous valait ce sourire resplendissant, qu’elle avait arboré au moment où je la saluais. Elle m’avait répondu : « J’ai un homme. » Cette réponse si simple m’avait suffisamment surpris pour que je laisse paraître quelque chose de mon étonnement. 

Rena s’était expliquée de bonne grâce. « J’ai un homme dont le sexe me va bien. » Et elle avait porté sa paume sur son ventre avec douceur, puis avait remonté lentement vers la poitrine, la gorge, jusqu’à ses lèvres, qu’elle avait entrouvertes comme si quelque chose devait en sortir. Elle avait ensuite repris son seau et était repartie, me laissant immobile, silencieux, envahi d’une joie étrange.

Je vous l’ai dit, le jour où le mort a été découvert, je lisais, assis près de la fenêtre, dans ma bibliothèque. Le ciel se couvrait, une nappe de nuages anthracite s’avançait à l’horizon ; sur les cimes enneigées, au loin, il y avait déjà de l’orage. Le troupeau mené par un de mes bouviers dans la prairie voisine soulevait une poussière dense, que seules les cornes en lyre des bêtes trouaient, dans un désordre où je laisse volontiers voguer mon regard. J’ai aperçu Moreso au loin. Il cherchait peut-être à rejoindre la tête de troupeau. Il était revenu à la ferme plus tôt que prévu. Son voyage n’avait pas dû porter les fruits attendus. Il m’avait demandé ce congé spécial parce qu’il souhaitait prendre une deuxième épouse. Il m’avait même décrit l’élue : une jeune fille initiée, qui avait aussi fréquenté l’école. 

Et moi, j’ai repensé à Mary. Elle aussi, elle avait passé quelques années à l’école des sœurs, où elle avait reçu son prénom chrétien. Elle venait d’une autre province. Elle était arrivée chez nous recommandée par le gérant d’une propriété voisine. À l’époque, je souhaitais que quelqu’un puisse me seconder dans la comptabilité. Ma femme avait déjà décroché et je passais encore le plus clair de mon temps à travailler à l’extérieur. 

 Il n’a pas dû être très difficile pour Mary de deviner qu’elle m’attirait. Je ne lui ai fait aucune avance. Une nuit, alors que je veillais seul dans la bibliothèque, la porte s’est ouverte. Le générateur était éteint et avec l’unique lueur de la lampe à pétrole, je ne distinguais qu’une vague silhouette. Alors que dans un réflexe j’attrapais le couteau que je garde toujours à portée de main, le bruit de ses pas m’a arrêté. Je le connaissais bien. Mary avait une façon bien à elle se mouvoir. Elle avait souffert de la polio, enfant, et en avait gardé un léger boitement. Elle est apparue dans le halo de la lampe. Ses épaules ambrées luisaient doucement au-dessus du pagne où elle s’était enroulée.

Une aventure ambiguë 4

Le cadavre a été autopsié sur place. Le transporter par cette chaleur n’était pas envisageable. Mes hommes ont vidé la chambre froide pour l’y entreposer en attendant la police.  Ils ont jeté les jambons qu’on y conservait dans le champ à purin. Nous sommes restés plusieurs jours avec ces morceaux de viandes qui pourrissaient à l’arrière du bâtiment. Personne ne songeait à nous en débarrasser, tout occupés que nous étions par la pensée du mort. Et des nuées de mouches se posaient sur nos fronts dégoulinants.

En fait, je devrais dire que celui dont le crime occupait l’esprit, c’est moi. Parce que je ne suis pas sûr de pouvoir affirmer la même chose pour mes employés. Je ne crois pas qu’ils ont vécu l’événement avec le même degré de préoccupation. Ne vous méprenez pas. Je ne suis pas en train de dire qu’ils s’en fichent. Mais ils remettent les choses en perspective. Et ici, la mort d’un homme, qu’elle soit douce ou violente, ce n’est pas une anormalité.

La seule qui ait vraiment semblé affectée par cet incident, c’est Rena. Elle m’a rapporté sa découverte du corps, avec les gestes dont elle est capable. Puis elle a cessé de me parler. Elle a continué à accomplir ses tâches avec la même régularité, mais elle n’a plus  levé ses yeux vers moi lorsque je la saluais. Finalement, c’est ce qui me manque le plus, maintenant. La seule intimité que je n’aie jamais partagée avec cette femme : la rencontre de nos regards.

J’ai refusé de voir le cadavre. Il y en a plus d’un qui ont tiqué. Pourtant, c’est une simple question d’hygiène. Je ne veux pas m’autoriser à entrer à tel point dans la vie de mes hommes. Ni dans leur mort. Il faut garder la bonne distance, tout est là. Ici, c’est un principe fondamental si on veut survivre. Et éviter d’être mangé. 

Quand je parle de survie, entendez-le au sens propre et au sens figuré. Ce n’est pas l’homme qui domine, ici. C’est le soleil. Et la nature qui le réverbère. Si on n’est pas vigilant, on est vite consumé, croyez-moi. On devient la proie rêvée d’un prédateur quelconque. C’est le cas également dans les relations qu’on entretient avec ses dissemblables. Si je n’avais pas été sur mes gardes, tout au long de ces années, j’aurais pu succomber. Céder aux mirages, croire que je pouvais m’assimiler ou, pire, dominer l’autre, le reformer à mon image. Et finir bouffé.

Je me suis donc toujours tenu à distance raisonnable de mes employés, morts ou vifs. Tous, sauf une exception.

Une aventure ambiguë 3

Il paraît que même la peau de son sexe portait les marques rituelles. Je n’aurais pas aimé voir ça. C’est Rena qui me l’a rapporté. Elle a trouvé l’homme dans l’ancien battoir, qui gisait sur le dos. C’est d’abord son ventre qu’elle a regardé. Le ventre est le siège de l’âme, répète Lamack. Le sien est rond comme un globe. Des parasites doivent s’être installés dans ses tripes pour une durée indéterminée. Lamack dit qu’elle a juste besoin de rondeur, son âme. L’homme avait le ventre étrangement dur. La peau a dû très vite virer au gris.

Rena connaît bien l’homme. Et plus encore son corps. La peau de son ventre, elle y a promené sa propre langue. Lorsqu’elle a découvert son cadavre, elle a tenu longtemps la verge inerte de l’homme dans sa paume, comme si elle attendait qu’elle se réveille une fois encore. Ou qu’elle cherchait à y déchiffrer les signes scarifiés dans la peau. 

C’est comme ça qu’on l’a retrouvée. Accroupie près du corps dans un état d’hébétude, a-t-on dit. Bien sûr, tout le monde pense que c’est elle la victime. Qu’elle a été abusée depuis ses plus tendres années. Je vous affirme, moi, qu’elle a joui depuis le plus loin de son existence et qu’elle l’a fait librement, hors de toute atteinte.

Je n’ai jamais assisté à ses ébats. Je préfère contempler ses gestes éloquents et entendre ces détails qu’elle me raconte ensuite, crument, si simplement que c’en est lumineux. Évidemment, personne ne me croira si je dis que je ne l’ai jamais touchée. 

Je ne croise ma femme de ménage qu’une seule fois par jour. Quand la chaleur commence à monter, elle passe fermer la fenêtre de la pièce où je me trouve et reprendre le plateau que j’ai laissé près de mon fauteuil. Elle entre sans frapper, se penche pour le ramasser. Je la salue et lui demande comment elle va. J’utilise toujours la même formule, le même ton aimable. Je peux me vanter de faire œuvre d’une politesse sans faille vis-à-vis de mes employés. Je n’y manque absolument jamais.

A mon salut, ma femme de ménage se tourne vers moi. C’est le seul moment où nous nous regardons dans les yeux. Si elle va bien, c’est qu’elle a trouvé un homme, comme elle dit, qui en vaut la peine. Son regard en dit long. Je pose alors mon livre et m’apprête à l’écouter. Sinon, elle répond juste d’un signe, en inclinant sobrement la tête, et ne s’attarde pas. 

Le reste du temps, elle vaque à ses occupations et moi aux miennes. La ferme me rapporte encore suffisamment pour ne pas à avoir à me soucier d’élargir mes activités. Je passe beaucoup de mon temps à lire, essentiellement des poètes. Je tiens rigoureusement les comptes de notre petite entreprise. Je le fais à la main, dans un grand registre que j’ai hérité de mon père. J’aligne les chiffres à la plume, je tiens beaucoup à cette plume et à l’encrier assorti. Je m’occupe du courrier une fois par semaine. 

Et je reçois également mes hommes, individuellement, pour faire le point sur le travail. La victime, je l’ai vue pour la dernière fois la veille de sa mort, à dix heure et quart précises. L’homme, ponctuel, m’a juste signalé la disparition d’une de nos vaches. Je lui ai demandé de s’enquérir auprès de chacun de nos bouviers. L’homme a pris acte et il est reparti aussi vite. Ses mollets m’ont paru surhumains, une fois de plus. 

Une aventure ambiguë 2

vers l’épisode 1

2. La peau a été scarifiée. Jusqu’à celle qui recouvrait son crâne rasé. Il a été dit que c’était une tentative de dissimulation. Une tromperie. Que je devais avoir un complice de sa race. 

Je suis désolé, mais il faut bien que j’utilise ce mot. D’ailleurs, ce n’est pas moi qui l’ai dit en premier. Vous savez, quand on habite ici, on sait bien de quoi on parle. Je vous assure que quand vous vivez seul au milieu d’eux, dans ces plaines reculées, vous réalisez à quel point il y a quelque chose d’infranchissable entre nous. Qui ne tient pas tant à la couleur de la peau qu’à celles de nos songes. 

Certains détails des dessins incisés ont été pris en photo. Ils ne manquent pas de beauté. J’ai déjà vu ce genre de signes quelque part. Je devrais me souvenir, mais ma mémoire me joue des tours, depuis quelques temps. Que voulez-vous… Je suis un vieil homme. (C’est-à-dire surtout un vieux corps. Je crains qu’on ne puisse malheureusement pas en dire autant pour l’âme.) Lamack dit que la terre appelle son dû. Qu’on n’arrête pas de lui prendre pendant toute notre existence, qu’il est bien juste de lui rendre enfin quelque chose. Je ne me fais aucune illusion – la terre ne fleurira pas, lorsque je lui rendrai son dû.

Ma femme avait réussi à faire pousser des roses et des pivoines. Une saison, les fleurs se sont dressées au pied de la terrasse. Et puis il y a eu la grande sécheresse. Les plantes n’ont plus jamais portés de fleurs. Ma femme aussi s’est desséchée. Elle a toujours cru qu’elle pourrait faire sien ce lieu. Mais on ne fait pas sien l’étranger. On ne peut que s’en donner l’illusion en récréant ce qui a été sien, ailleurs. Au fond, on ne fait jamais que poursuivre ses restes d’enfance. Le seul moment de l’existence où on puisse réellement s’approprier les choses. Pleinement.

Rena, je l’ai vue arriver chez nous enfant. C’était la fille du jardinier. Ma femme y tenait, à ce jardinier. « Je lui apprendrais. » Les pivoines. L’homme avait les mains qui tremblaient lorsqu’il devait tailler les rosiers. Tout stériles qu’ils étaient devenus, ma femme lui demandait de les tailler régulièrement. Lorsqu’elle est partie, l’homme est venu me voir. Il m’a demandé s’il devait continuer à le faire. Il n’y a plus jamais touché. Par contre, les fruits et les légumes se sont multipliés dans notre carré de jardin. Et l’enfant y passait des heures, accroupie au milieu des plantes, jouant avec un bâtonnet à gratter la terre, à retourner les insectes. 

Un jour, je l’ai surprise en train de pisser. Elle était accroupie comme toujours, me tournant le dos, mais lorsque je me suis trouvé à quelques pas derrière elle, j’ai vu le jet qui sortait dru entre ses jambes et ses deux fesses découvertes, où la peau s’irisait de gouttelettes. Je n’ai jamais autant savouré la salade qu’après ce moment.

Quand elle est devenue pubère, son père a voulu la marier, mais quelque chose est arrivé. Une sombre histoire qui la rendait impropre au mariage. Elle est restée chez nous. Je lui ai proposé de travailler, elle a accepté. Son père est parti un matin sans demander son reste, en laissant derrière lui un panier rempli de tomates écarlates.