Coup de cœur

La mesure entre nous et le ciel

Drôles de saisons. Au printemps, dans le calme laissé par la mise à l’arrêt des machines, il a semblé que les oiseaux réapparaissaient. Ils n’ont pourtant jamais cessé d’être parmi nous, poursuivant leurs rondes et leurs migrations. L’éloignement est autre. Celui d’une attention en défaut, dévitalisée, minée par d’incessantes sollicitations.

À domicile, il a fallu réinventer ses habitudes, explorer d’autres façons d’être au monde pour se déployer sans quitter sa cuisine. La parenthèse estivale qui a suivi n’en est plus vraiment une. À l’heure où certains se dénudent, nous sortons masqués, portant haut les couleurs d’une attitude aujourd’hui érigée en valeur : la volonté de sécurité et de contrôle, à tout prix.

L’assignation à résidence avait entraîné des séparations. Des corps aimés resteraient hors d’atteinte pour une période indéterminée. Le port du masque, en camouflant la bouche et le nez, nous prive de l’attrait de ces organes mobiles, aplanissant le relief qu’ils forment, escamotant lignes et creux comme autant de paysages ôtés à notre vue, d’invitations qui nous sont désormais refusées.

Rien n’y fait. Il reste un vide que nos efforts d’imagination ne comblent pas. Car il y a quelque chose que rien ne peut remplacer : l’imperceptible magnétisme qu’émettent les visages – cette nudité offerte, pour autant que nous voulions la voir, sans contrepartie. Dans son court-métrage, V. Kekatos parvient à le rendre dans une de ses fréquences les plus intenses : l’irrésistible rayonnement d’une figure inconnue, lorsqu’elle nous a touchés.

N’avons-nous pas tous connu ce moment où un visage émerge tout à coup de l’espace et du temps et ferre notre regard ? Quand c’est alors une présence qui nous requiert, impérieusement. Quand il semble enfin que tout ce que nous avions entrepris ou dans lequel nous nous étions laissés entraîner, concourait à nous amener à ce point précis : un visage, avec la fulgurance d’une météore ou l’irradiante pulsation de l’étoile, vient rayer notre conscience.

Dans La distance entre le ciel et nous, deux hommes se rencontrent dans une station-service déserte. Il fait nuit. L’un a fait le plein. L’autre a besoin d’argent pour rentrer. Il coupe court à un sex chat sur son téléphone et interpelle le premier. Son écran éteint, le dévoilement change de niveau. Leurs visages, la façon dont ils se rapprochent, se dérobent ou se cherchent en une succession de gros plans, racontent une progressive mise à nu. D’emblée, il est clair que leur dialogue, le marchandage symbolisé du prix du trajet, parle d’autre chose : un vertige. La violence et la tendresse d’une rencontre.

En contrepoint, un seul plan d’ensemble permet de saisir leurs silhouettes isolées, comme aimantées, dans ce lieu de transit désert, qui en devient onirique. Le film se termine sur une scène magistrale, d’un équilibre parfait : la possibilité d’une chute et l’élan nécessaire à l’envol. Neuf minutes sur le fil. Seuls des oiseaux, ou de radieux funambules, pouvaient y tenir.

Ce texte était paru en août dernier dans la rubrique « coups de cœur » de la Libre Belgique, où des artistes, autrice.eur.s, journalistes livrent un point de vue sur une oeuvre qui les a particulièrement touché.e.s.

Le film de V. Kekatos est toujours en ligne et en accès libre sur arte.tv.

Combustion, extraits

Ces trois poèmes inédits sont extraits d’un ensemble plus récent intitulé, à ce jour, Combustion … Spéciale dédicace à toutes mes soeurcières, ici et ailleurs, toujours bien présentes.

J’ai les cheveux rouges
les cheveux de feu des amérindiennes
des passagers des ânes tordus des maraudeurs, la toison
bête après l’hiver, les cheveux
longs de l’amazone et des anacondas,
j’ai les cheveux sur la lune et les paupières
toilées, la langue trop pendue et les poches
à l’envers,
mon allure s’éclaircit, les ratés se succèdent
j’ai du rouge dans la tête et le vent à travers.

*

J’ameute les chiens depuis les détritus
de nos vies de
sauvages déguisés en humains,
nous roulons de grosses feuilles
et des bûchers de puces.
Je leur dis des bobards,
ils font semblant de croire à
mes pétards mouillés,
en eux la vie tinte
de la clarté des sources
et je gueule dans le soir
l’impotence des ventrus
accoutrés.

*

Et je cours sous la lune
toutes paumes dehors,
je me fous des images qu’on a mise à sécher
des ronflantes fumées de
vos soirées repues,
j’ai la bedaine de l’ours le museau
de la louve
et des ailes d’abeilles qui fredonnent dans
la gorge
les saignées nécessaires aux enceintes frileuses
le prodige méconnu
des métamorphoses.

Toi qu’embrasse la lumière

Fleurs de funérailles est une initiative de Carl Norac pendant le premier confinement de l’année 2020, alors que des images d’obsèques sans fleurs et sans cortège circulaient dans les médias. La poésie renoue ici avec un de ses premiers états, celui d’un chant, qui peut transposer un vécu, adoucir des moments difficiles, vivifier un des plus vieux rituels qui soient : accompagner les proches défunts vers un ailleurs. Vous trouverez les poèmes proposés par un bon nombre d’autrices et auteurs en suivant ce lien. Je republie ici le texte que j’avais écrit à cette occasion.

Toi qu’embrasse la lumière

Nous sommes ceux que la lumière côtoie
et que l’ombre talonne,
en migration, nous sommes
les passants d’une histoire qui trébuche.

Et le souffle en visite
dans les chambres du cœur
entre par la porte, sort par la fenêtre.

Tu as rejoint l’ouvert.

Il ne reste que le vent et les arbres
pour passer nos appels,
le silence tout autour
où ta voix s’est défaite.

Ce silence est une mer
où nous nous tenons tous,
les uns aux autres
nous tenons.

Les mains devant
pour la traversée,
il faudra remonter des brassées de sel,
chercher en aveugle le fil d’un rivage,
la branche d’une parole, l’ombre d’un signe,

un battement, un grelot, une source,

que la douleur allume un ciel
et nos constellations gardent trace de toi.

… cette impalpable sensation …

Publication discrète mais jubilatoire: une nouvelle suite de poèmes parue au Cormier fin 2019.

Pour l’introduire, je préfère emprunter à Julia Kristeva ces mots, prononcés lors d’une rencontre intitulée À quoi bon des poètes en temps de détresse il y a un peu plus de trois ans : « Pour moi, le poète est avant tout un musicien du langage, il bouleverse la langue maternelle et/ou nationale parce qu’il s’empare de son nerf – la voix et le sens accordés, et il excelle dans ce que les premiers stoïciens appelaient le « toucher intérieur » : l’oikeiois, cette impalpable sensation qui relie chacun au plus intime de soi-même et de l’autre, constituant ainsi la première esquisse de ce qu’on appellera une « conciliation », un « amor nostri » et plus tard le « genre humain » et la « fraternité ». Le poète est à la racine de ce « toucher intérieur », il est l’onde porteuse de l’universalité incarnée. Pourquoi le poète ? Parce qu’en réajustant le sens et le sensible, en auscultant d’innommables passions, le poète traverse les identités, les frontières et les fondations, et il rend partageable la coprésence à autrui. Je suis en train de vous dire que l’alchimie du verbe poétique est une inséparable doublure de la fraternité qui a impulsé la rencontre de ce soir. Il était donc inévitable, indispensable qu’on aille chercher le poète quand l’humanité s’écroule, et qu’on lui demande à lui, et à lui en premier lieu, non pas d’être ou de ne pas être, mais tout simplement de recommencer. Car, sans lui, il n’y aura plus de « toucher intérieur » partageable, il n’y aura plus d’humanité. »

nous

Oui, c’est vrai. J’ai attendu un signe de toi pendant des semaines et des mois. Parfois, ça ressemblait à des années. J’attendais et je me demandais si tu allais bien ou mal, si j’avais pu te blesser, si quelque chose avait pu te faire fuir. Peut-être allais-tu trop bien, surfant avec fluidité d’une vague à l’autre, à tel point que les échanges en devenaient superflus. Ou peut-être au contraire qu’il te fallait survivre, dans un tourbillon de courants contraires, et que ça n’autorisait aucun geste de trop, aucune parole même, car elle aurait trahi ta faiblesse, ton impuissance ou cet essoufflement profond que tu cherchais tant bien que mal à contenir. J’attendais. J’essayais d’éviter de penser que ce n’était qu’indifférence. Cette pensée, si elle venait, je la mettais en garde. Car je te connais. Et je connais ta vitalité, ton élan d’enfant toujours vivant, toujours curieux de l’autre, malgré les bosses et les déconvenues.

Moi j’avançais vers un seuil, une sortie, sans savoir aucunement ce qu’il y aurait une fois que je l’aurais franchi, prête cependant à y aller, brodant jour après jour les motifs de l’espérance. Je pèse mes mots : l’espérance. Ni l’espoir, ni la confiance, ni le déni, ni la négligence, ni l’illusion ; plutôt l’intuition que tout est déjà contenu dans le battement du sang, dans le balancier du souffle, dans le mouvement qu’ils animent et qui nous façonne. Parfois, tout même, je me prenais à espérer très fort des promesses. Je crevais d’envie d’avoir des réponses, de pouvoir poser ma langue sur les mots précis de mon devenir, maîtrisé, construit, délibéré. Et dans ces moments-là, je désirais des voix amies, des voix douces, familières, aux inflexions aimantes. Je rêvais de cet accueil inconditionnel : quand on dit votre prénom et qu’on vous ouvre grand la porte, sans jauger votre vie, sans prétendre la conduire. Le seul chez soi que je n’aie jamais pu envisager. 

J’ai fait des rencontres renversantes, j’ai été couverte de bienveillance et de surprises. J’ai trouvé les complicités joyeuses, tendres et rigoureuses qu’il fallait. Car il me les fallait. Trouver ces autres qui luisent sous les masques, recroquevillés ou simplement assis au sec, dans l’économie de leurs forces. Je les ai tant cherchés, aussi loin que je m’en souvienne, je les ai cherchés, ces autres dont je puisse sentir le pouls, la vie battre contre le monde. Et dont je puisse percevoir l’amour, émietté, constant, l’amour qui va, comme va l’eau, vers les failles. 

Jamais je n’ai été capable de trouver les mots justes, mais mon corps apprend maintenant chaque jour que je peux me dresser, sans peur, au-devant de tous. Me redresser, même si je suis de celles ou ceux qui n’ont jamais connu les façons, jamais su les limites, jamais compris les formules, même à jamais inadaptée, toujours à côté de la plaque, paniquant en secret de ne pas comprendre, ni apprendre, mais comment font-ils les autres, comment font les gens, comment peut-on vivre ? 

Je sais que tu partages avec moi cette panique, cet ébahissement bien déguisé, je sais que la stupeur te guette, comme moi, et que tu trouves alors très bien comment te secouer, donner le change, donner le change sans l’ombre d’une hésitation, sans l’ombre qui pourtant te couronne et te redonnes, comme à Peter Pan, la densité d’être soi, fragile, combatif et terrien. 

Et parce que nous la partageons, parce que nous l’avons admise et que nous la reconnaîtrons encore, nous serons toujours en lien. Être délié.e.s et ensemble, quoi qu’il arrive. Que les signes tardent, que le langage résiste ou que nos empreintes ne laissent plus de contours. Ailé.e.s, en soi le nous.

Peut-être que nous sommes tous déjà morts

Nous mangeons. Nous baisons. Nos corps évacuent leurs matières, des gaz et des liquides; des champs énergétiques se dissolvent dans de plus larges champs, plus diffus, dont la teneur nous échappe, nous nous entrechoquons lors d’échanges que des codes que nous n’avons pas inventés régissent, nous créons du plus et du moins, nous nous déchargeons d’angoisse et de plastique, nous arborons des parures et des machines qui nous prolongent, nous devancent déjà, nous asservissent aux fins d’histoires collectives, de juteuses prospections.

Nous avons des idées. Et des opinions. Nous tremblons parfois de froid. Nous nous brûlons la peau. Nous saluons la lumière. Nous saluons les weekends. La fin du labeur. Nous saluons la ligne tracée par la balle entre le pied et le filet. Nous saluons le point d’impact et nous saluons les morts. Les dépouilles de ceux qui sont morts. Parfois, nous les saluons. Parfois ils nous sont arrachés trop brusquement. Parfois c’est bon débarras, même si on a une petite remontée acide et l’arrière-goût qui reste, quand l’événement se produit. Alors nous saluons les jours qu’il nous reste et que nous ignorons. Nous portons des toasts aux visages que la nuit grime. Aux poings serrés des nouveaux-nés. Et nous saluons ceux qui partent avec une déférence idiote, un brin de jalousie. Nous saluons ce que nous n’avons pas encore détruit et nous savons bien, au fond, que rien ne subsistera.

Une aventure ambiguë – fin

10.

Qui est le monstre ? Cette question trouve souvent sa réponse du côté de celui qui la pose. La violence ne me paraît pas toujours déplacée. Autant que possible, je préfère ne pas devoir m’y frotter. Mais parfois, il faut lui reconnaître une fonction : expulser les démons. Il suffit de bien la canaliser. Ces hommes vous le diront mieux que moi.

Depuis le départ, je pense qu’il y a là quelque affaire de sorcellerie. Vos ricanements n’y changeront rien, il faudra bien tôt ou tard se rendre à l’évidence : il y a de l’inexpliqué qui persiste. Ou, pour vous donner quelque chose qui vous satisfasse peut-être mieux : l’explication est toujours multiple. Et le regard qu’on choisit de porter sur les choses y est pour quelque chose.

Rena l’a bien compris. Elle jouit de son corps et de ses rencontres. Elle avait été considérée comme impropre au mariage par une figure d’autorité locale à cause d’une anomalie : un troisième téton se dessinait dans son dos, entre ses omoplates. Cette condamnation sociale lui a ouvert des portes que rarement les femmes de son clan s’autoriseraient même à entrouvrir. John, lui, était atteint d’albinisme partiel. Ses yeux, comme les miens, étaient d’un bleu éblouissant. Mais sur sa peau foncée, l’effet était bien différent. Et cette marque le rendait aussi à la fois précieux et vulnérable. D’une beauté monstrueuse.

Vous devez avoir entendu qu’il existe ici des croyances relatives aux albinos. Leurs organes, dit-on, ont des pouvoirs de guérison ou de protection. Des pratiques communément considérées comme abjectes ont été condamnées à plusieurs reprises par les médias, les églises et la communauté internationale. Elles persistent pourtant dans certaines zones. Elles sont particulièrement barbares. Mais s’il s’était agi de cela, le corps de John aurait-il été retrouvé intact, sans qu’un seul de ses organes n’ait été sectionné ? 

Si vous voulez mon humble avis, la thèse du suicide ne tient pas non plus. John s’est accroché, il a travaillé dur. Il devait attendre ce moment depuis si longtemps. Mary l’a baigné dans l’idée qu’un jour, il se vengerait d’avoir été abandonné. Qu’il renverserait le tyran. Elle a été jusqu’à lui enseigner les incisions rituelles. Je n’ai pas révélé à la femme que j’ai retrouvée, au fond de ce bordel, que celui qui devait me tuer était en fait déjà mort. Sa dévastation est déjà bien assez avancée comme ça. Il faudra me reconnaître au moins cette élégance.

A vous de juger. Je vous ai dit tout ce que je savais. Le matin où le corps de mon fils inconnaissable a été découvert, je lisais, l’orage couvait et je voyais les vaches s’ébranler dans un torrent de poussière. Rena est venue, elle m’a livré son dernier récit et puis elle s’est tue. Même mort, le corps de son amant l’inspirait encore. Ma femme de ménage a-t-elle voulu éviter que John ne tue son père ? Est-ce la femme imprenable qui a craint de rester prise dans les rets d’un seul homme ? Est-ce la superstitieuse qui a succombé aux charmes supposément attachés à ce regard d’albinos ? A-t-elle simplement voulu éviter de perdre son emploi et l’autonomie qu’il lui conférait ? Ou est-ce son imprenable beauté qui a conduit un autre à accomplir ce geste ? Personne ne pourra vraiment répondre. Surtout pas elle. Je vous mettrais au défi de la faire plier. 

Mais dans ces immensités, ce ne sera pas la première fois que les réponses resteront hors d’atteinte. On y raconte d’ailleurs souvent qu’il est inutile d’essayer d’y mettre quoi que ce soit sous clé. 

Une aventure ambiguë 9

Il est juste que je sois condamné, puisque j’aurais dû mourir. Je ne suis pas très sentimental, mais j’aime assez l’idée que l’existence puisse créer, avec le temps, une sorte d’équilibre. Je ne crois pas qu’il y ait une justice quelque part. Mais qu’un coup de balancier vienne de temps en temps remettre un semblant d’ordre dans tout ce chaos, voilà qui me paraît raisonnable. Il y aurait donc un juste retour des choses à ce que votre jugement m’élimine. 

Mon fils, je ne l’ai pas reconnu. La lettre de Mary me l’avait annoncé : ton fils viendra à toi, mais tu ne le reconnaîtras pas (et il te tuera, ajoutait-elle, et j’aime imaginer son air de vindicte, ses doigts se crispant sur le stylo alors qu’elle traçait ces mots sur la feuille). D’autres y verraient une prophétie. 

En l’engageant, je savais que John n’était pas du coin, mais il s’est fait sa place sans mal à la ferme. Je n’ai jamais vraiment su d’où il venait. Belle gueule, des muscles ramassés sous sa peau luisante, le crâne rasé, il est arrivé un matin pour savoir si on embauchait. Il a fait ses preuves, il est resté ; je ne lui pas prêté plus d’attention qu’il n’en méritait. Je l’ai dit, je ne joue pas la carte de la familiarité avec mes gars. J’ai bien senti quelque fois qu’il voulait se faire remarquer, qu’il flirtait avec une forme d’insolence, qu’il voulait se mesurer à mon autorité. Je ne suis jamais rentré dans son jeu. Et je reconnaissais ses qualités. Il avait la main avec les troupeaux et il n’y en avait pas deux comme lui lorsqu’il fallait aider une bête à mettre bas. C’était un corps persévérant à la tâche, de la constance dans le travail. Et un regard qui vous plantait dans vos souliers sans avoir besoin de s’attarder. Pas étonnant qu’il ait retenu celui de Rena.

Mais là où elle s’est trompée, Mary, c’est que ce n’est pas tant ça qui m’importe. Le plus difficile, dans cette aventure, c’est de devoir laisser tomber ma femme de ménage. Une telle perle. Une femme capable sans vous toucher de vous faire râler de plaisir à en perdre conscience. Je n’ai jamais autant joui qu’en la contemplant. Je ne l’ai jamais possédée et je ne regrette rien.

Le poison, ne l’a-t-elle pas préparé elle-même pour son amant ? Comme il a dû être bon ce moment, lorsqu’ils se sont retrouvés pour la dernière fois, qu’elle lui a tendu la fiole. La nuit s’est déroulée comme John devait l’avoir imaginée. Le sang de la vache. Les scarifications. Ce n’est pas tous les jours qu’on va tuer son père. D’autres y auraient mis moins de formes, mais il y a des raffinements qu’il serait dommage de se refuser. Ce qui continuera à m’échapper, c’est le basculement. 

A un certain moment, une fêlure a dû se dessiner. L’ivresse de la nuit a peut-être été suffisante. Ces corps qui exultent. Une sauvagerie enfin admise, dans laquelle on se laisse glisser avec un délicieux vertige. Ou peut-être est-ce autre chose. Vous savez, le désespoir qui peut parfois vous tenir, dans ces zones reculées… Il suffit d’un ciel étoilé pour que tout se renverse. Et la potion qu’on destinait à un autre, on la boit soudain avec gratitude, le soulagement est immense, comme le firmament.

Une aventure ambiguë 8

Les apparences ne jouent pas en ma faveur. Pourtant, les raisons qui m’ont poussé à quitter la ferme et à disparaître, alors que nous avions tous reçu la consigne de rester à la disposition de la police, ne sont pas celles que l’on croit.

La lettre de Mary avait été postée à D. Après une journée à manger de la piste comme un cochon, j’ai pris le premier avion. Il m’a fallu trois jours pour retrouver sa trace. La ville avait beaucoup changé, j’avais perdu mes repères. J’ai appelé Léonard qui, comme à son habitude, a fait un travail remarquable, en mobilisant sa horde de cousins, d’informateurs à la petite semaine et de maîtresses à la langue déliée. J’avais eu recours à ses services à une autre époque de ma vie, alors que je trempais dans une affaire qui aurait dû être juteuse et qui ne m’avait mené qu’à la sécheresse. Il m’a reçu avec les honneurs qu’on réserve à ceux qu’on croyait mort pour la cause. Il me devait une petite faveur et il ne m’a pas été bien difficile de le lui rappeler. Il a retrouvé Mary. 

Je sais pertinemment ce que vous allez dire. Que mes accointances suspectes ne font que renforcer les soupçons que vous entretenez sur moi. Que le fait qu’on m’ait arrêté au fond d’un lupanar n’enlève rien à l’ensemble. Il faut bien vivre, que voulez-vous. Partir à la recherche de Mary m’a donné soif. Je l’ai pris comme une dernière aventure, comme on saisit une dernière chance que vous offre l’existence. J’entrevoyais peut-être aussi que quelque chose était près de se clore. Ou de s’ouvrir, ce qui revient parfois au même.

La lettre ouverte était d’abord restée un long moment sur mon bureau sans que je parvienne à fixer mon esprit. Il avait pourtant bien fallu que je me rende à l’évidence. Mary a toujours été une femme de parole. Elle ne s’est pas démentie. Quand je l’ai rencontrée à D., après toutes ces années, elle m’a d’abord infligé le spectacle de son corps, que les années de service avaient usé jusqu’à la trame. Ensuite, le coup de grâce, elle l’a porté sans ciller. 

À la ferme, rien n’avait bougé. La vache disparue avait été retrouvée. Moreso me l’a rapporté. Sa carcasse gisait à quelques kilomètres de la ferme. Elle avait visiblement été servie aux charognards après un sacrifice rituel. On a trouvé les calebasses tachées de sang et la machette dans les dépendances. Pas même dissimulées. 

Le sacrifice, c’est pour se donner de la force, avant de partir en chasse. Je ne voudrais pas paraître condescendant, mais vous reconnaîtrez qu’il y a là beaucoup d’effets de manche pour tuer un seul homme. Parmi les gars, apparemment, personne n’avait été dupe, tout le monde savait ce qui se tramait, mais pas un ne me l’a soufflé. Après tout, ce n’était pas leur affaire, cette vengeance. J’ai beau être celui dont dépend leur salaire, je reste avant toute chose un étranger. Je ne peux pas leur jeter la pierre, c’est une question de sang. Qui remonte à si loin. Il est écrit quelque part que nous resterons longtemps des exterminateurs et des esclavagistes. Il faut penser que c’est infusé dans leurs veines.

Mary n’a fait que le confirmer. Juste retour de balancier. Le poison, il m’était destiné.

(…)

Mes vrais poèmes je les tiens secrets. (Même s’ils sonnent faux.) Je les garde pour les soirs de vague à l’âme, pour pouvoir m’en rouler un et le fumer tranquille, au coin du feu ou sur la terrasse. Ici, je ne jette que de petites choses mal dégrossies. Tant mieux si ça vous fait rire, si ça grince, sardonique ou pas. Je n’ai pas l’habitude de plaisanter. Je suis moyennement drôle, je disserte occasionnellement pour évoquer les puces, les relations sexuelles des chats, le temps qu’il a fait, celui qui m’a défaite. J’écris quelques lignes sur ce blog qui n’en est pas vraiment un, alors si vous me lisez tant pis pour vous. Je ne vous dirai pas mes secrets. Au fond je suis méchante, j’ai l’âme mesquine des rongeurs, je grignote l’oubli dans mon coin, je recrache nos misères et quand je me sens un peu flapie, je m’enroule dans leurs rognures pour piquer un petit somme. Si on me brosse dans le sens du poil, parfois, je laisse flotter un sourire, des images rincées par la pluie, quelques vers faciles, pour faire semblant. Je me fous bien de ce qu’ils vous racontent. Mes vrais poèmes luisent dans mon trou. Et quand ils s’éteindront, je laisserai le vent balayer le reste.

Une aventure ambiguë 7

L’autopsie a révélé que John était mort ce matin-là, par absorption d’un poison aigu. La nature exacte de ce poison n’a pas encore été déterminée. Je ne suis pas versé en sorcellerie, mais si mon intuition ne me trompe pas, c’est de ce côté-là qu’il y aurait à chercher. Bien sûr, les gens de mauvaise foi et les réfractaires à l’irrationnel ne verront là qu’une fausse piste, une tentative un peu risible d’échapper à la justice – celle que vous appelleriez ainsi, la justice – d’un homme que tout condamne.

Quel pourrait être le mobile de ce meurtre ? Une hypothèse facile consiste à voir en ma personne un maître de la pire espèce, tyrannique et possessif, refusant que sa proie lui échappe. Rena et John avaient entamé ce qu’on peut appeler une relation durable. Ils se voyaient régulièrement. Je n’irai pas jusqu’à dire qu’elle en était amoureuse, du moins pas de le sens où nous l’entendons. Mais il semblait qu’elle était sur le point, pour la première fois, de jeter l’ancre. 

Les autres hommes qu’elle voyait ont-ils pu en concevoir une forme de jalousie ? Il a été dit que ces gars, interrogés, ont tous fait preuve d’un bon alibi. Moi je pense surtout que les amants de Rena doivent avoir une autre chose en commun : ils savent qu’elle n’est jamais que de passage, au sens propre ou au sens figuré. Elle baise avec chacun pleinement, mais il semble dit d’emblée qu’elle restera imprenable. Comprenez-moi : je ne peux pas me mettre dans la peau de ces hommes. (Dieu m’en garde d’ailleurs. Ce sont des géants aux corps démesurés. Beaux, forts, pouilleux, magnifiques. Éreintants de grâce et de virilité. Je ne m’en remettrais pas.) Mais j’ai pu observer à loisir, dans les récits que me servait ma femme de ménage, combien elle vivait chacune de ces rencontres à son comble. Et dès lors : comme un moment unique et irremplaçable.

Les scarifications, sur le corps de John, disent quelque chose de cela : une marque qui ne pourrait ni être effacée, ni reproduite, puisque tout le corps en est couvert. Scarifier n’est pas une habitude des gens d’ici. Mais je me suis rappelé que Mary m’avait raconté qu’elle savait y faire. Que c’était une pratique courue là où elle avait grandi. Elle avait même quelques incisions dans le creux du dos, que j’aimais bien caresser pendant que je la montais. 

Je n’ai plus jamais reçu de nouvelles de Mary. Sauf une lettre. Je ne l’ai jamais ouverte. Vous penserez ce que vous voudrez. Je n’ai pas pu. Ce qu’elle m’annoncerait, je le redoutais de toute façon. Soit j’avais un fils ou une fille quelque part, soit elle avait perdu l’enfant d’une manière ou d’une autre et je me sentirais toujours un peu responsable. Ma femme, pour une fois, m’a facilité la vie. Elle a subtilisé l’enveloppe. 

Elle était soudain réapparue à la ferme, pour me rendre une visite courtoise, disait-elle, et me donner un dernier coup de main. Lorsque la lettre est arrivée, elle a fait mine de ne pas s’apercevoir que c’était un message personnel. L’enveloppe est restée dans la pile du courrier administratif qu’elle avait pris en charge ; elle a été classée comme les autres. Je n’ai jamais cherché à la retrouver. Ni ma femme, d’ailleurs. Après cet épisode, elle est ressortie de ma vie sans crier gare. C’est la dernière fois que nous nous sommes vus. Pourtant, j’ai pu constater que ma femme s’était montrée, pendant cette visite, tout à fait fidèle à elle-même. L’autre jour, en rouvrant les classeurs où est rangé le courrier, poussé par une urgence soudaine, je n’ai eu aucun mal à retrouver l’enveloppe de Mary. Claire l’avait classée à la date exacte où je l’avais reçue, dans la section sobrement intitulée : « divers ». L’enveloppe était toujours scellée.

Une aventure ambiguë 6

vers l’épisode 5

Notre liaison n’a pas duré. Une quinzaine de rencontres clandestines tout au plus. Nous ne nous parlions pas. J’avais pour ce corps un appétit que rien ne semblait devoir tromper. Mais je restais extrêmement discipliné. La journée, nous nous évitions soigneusement. 

Le jour où Mary m’a annoncé qu’elle attendait un enfant, j’ai pris la tangente. Que voulez-vous… Une multitude y est passée avant moi et je crois que je n’ai été ni pire, ni meilleur que les autres. Au moins lui ai-je d’emblée proposé un soutien financier. Pour être tout à fait honnête, j’espérais échapper ainsi à toute forme de chantage. Mais je n’étais pas prêt à aller plus loin. La situation était ce qu’elle était. J’avais encore une réputation à défendre, du moins c’est ce que j’imaginais. Et j’étais encore ce jeune blanc-bec qui croit comprendre les rouages qui régissent les relations avec autrui, qui plus est dans ce contexte. Un patron, une employée, un homme, une femme, un Blanc, une Noire. Aujourd’hui je sais que je n’en connaissais rien et qu’il en sera toujours ainsi. 

Personne n’a jamais su pourquoi Mary était partie. C’était presque une étrangère, sur ces terres, aussi personne ne s’en est vraiment soucié. La seule qui aurait pu se douter de quelque chose a pris le large. Soyons clair. Ma femme s’en est allée parce qu’elle ne s’est jamais résignée. Ou, pour dire les choses autrement, parce qu’elle s’est résignée trop vite. C’est une question de perspective. Quand on vit dans ces immensités, on finit par réaliser qu’on n’est qu’un grain de poussière qui virevolte au gré du vent. Que toute tentative de durer est portée au néant. On construit quelques balises, pour tenir, et puis on laisse couler. Simple question de pragmatisme.

Lamack dit que la montagne c’est dieu. Je n’ai jamais très bien compris s’il entendait par là que dieu s’y logeait, quelque part dans les brumes qui cachent souvent son sommet, ou s’il vénérait la montagne elle-même comme une divinité. Au fond, pour ces hommes, ça n’a pas d’importance. La montagne, la vie, la divinité font un et font tout. La vache participe du même esprit. Par contre, je n’ai pas encore très bien cerné quelle est ma place, là-dedans. 

Mon existence dans ce lieu est pourtant bien rodée. Il suffit d’avoir quelques principes et de s’y tenir. Je fais mon travail. Je ne mets personne au-dessus de moi, mais personne en-dessous non plus. J’évite soigneusement d’entretenir toute illusion quant la possibilité d’avoir avec autrui des échanges autres que factuels. Et, malgré les apparences, je m’interdis toute intimité douteuse. 

Il y a une chose cependant que j’ai réalisé : c’est que, même si je ne saurai probablement jamais vraiment quelle est ma place dans cette histoire, je m’y trouve bien. J’en ai pris conscience quand Rena s’est mise à me raconter ses aventures. Et croyez-moi, il n’y a là rien, justement, de suspect. Ni d’illusoire. Au contraire, il m’a rarement été donné de vivre quelque chose d’aussi net, sans l’ombre d’une futilité.

Le jour de la découverte du cadavre dans l’ancien battoir, ma femme de ménage a frappé à la porte de la bibliothèque où j’étais occupé à lire. Cela aurait pu me mettre la puce à l’oreille. Rena, en vraie nomade, entre sans frapper partout où elle va, elle n’encombre pas de ces convenances importées dont finissent pas s’imprégner ici même les plus intransigeantes natures. Elle ne fait jamais que passer. En entendant le coup sur la porte, j’ai pensé qu’il s’agissait de Moreso ou d’un des gars. Comme il n’était pas l’heure des entretiens, je n’ai pas pris la peine de répondre. Je l’ai dit, s’il y a bien une chose sur laquelle je ne déroge pas, ce sont les principes. 

Alors, la porte s’est ouverte lentement. Et le visage de Rena est apparu. J’ai bien vu que plus rien ne serait pareil.