Peut-être que nous sommes tous déjà morts

Nous mangeons. Nous baisons. Nos corps évacuent leurs matières, des gaz et des liquides; des champs énergétiques se dissolvent dans de plus larges champs, plus diffus, dont la teneur nous échappe, nous nous entrechoquons lors d’échanges que des codes que nous n’avons pas inventés régissent, nous créons du plus et du moins, nous nous déchargeons d’angoisse et de plastique, nous arborons des parures et des machines qui nous prolongent, nous devancent déjà, nous asservissent aux fins d’histoires collectives, de juteuses prospections.

Nous avons des idées. Et des opinions. Nous tremblons parfois de froid. Nous nous brûlons la peau. Nous saluons la lumière. Nous saluons les weekends. La fin du labeur. Nous saluons la ligne tracée par la balle entre le pied et le filet. Nous saluons le point d’impact et nous saluons les morts. Les dépouilles de ceux qui sont morts. Parfois, nous les saluons. Parfois ils nous sont arrachés trop brusquement. Parfois c’est bon débarras, même si on a une petite remontée acide et l’arrière-goût qui reste, quand l’événement se produit. Alors nous saluons les jours qu’il nous reste et que nous ignorons. Nous portons des toasts aux visages que la nuit grime. Aux poings serrés des nouveaux-nés. Et nous saluons ceux qui partent avec une déférence idiote, un brin de jalousie. Nous saluons ce que nous n’avons pas encore détruit et nous savons bien, au fond, que rien ne subsistera.

Une aventure ambiguë – fin

10.

Qui est le monstre ? Cette question trouve souvent sa réponse du côté de celui qui la pose. La violence ne me paraît pas toujours déplacée. Autant que possible, je préfère ne pas devoir m’y frotter. Mais parfois, il faut lui reconnaître une fonction : expulser les démons. Il suffit de bien la canaliser. Ces hommes vous le diront mieux que moi.

Depuis le départ, je pense qu’il y a là quelque affaire de sorcellerie. Vos ricanements n’y changeront rien, il faudra bien tôt ou tard se rendre à l’évidence : il y a de l’inexpliqué qui persiste. Ou, pour vous donner quelque chose qui vous satisfasse peut-être mieux : l’explication est toujours multiple. Et le regard qu’on choisit de porter sur les choses y est pour quelque chose.

Rena l’a bien compris. Elle jouit de son corps et de ses rencontres. Elle avait été considérée comme impropre au mariage par une figure d’autorité locale à cause d’une anomalie : un troisième téton se dessinait dans son dos, entre ses omoplates. Cette condamnation sociale lui a ouvert des portes que rarement les femmes de son clan s’autoriseraient même à entrouvrir. John, lui, était atteint d’albinisme partiel. Ses yeux, comme les miens, étaient d’un bleu éblouissant. Mais sur sa peau foncée, l’effet était bien différent. Et cette marque le rendait aussi à la fois précieux et vulnérable. D’une beauté monstrueuse.

Vous devez avoir entendu qu’il existe ici des croyances relatives aux albinos. Leurs organes, dit-on, ont des pouvoirs de guérison ou de protection. Des pratiques communément considérées comme abjectes ont été condamnées à plusieurs reprises par les médias, les églises et la communauté internationale. Elles persistent pourtant dans certaines zones. Elles sont particulièrement barbares. Mais s’il s’était agi de cela, le corps de John aurait-il été retrouvé intact, sans qu’un seul de ses organes n’ait été sectionné ? 

Si vous voulez mon humble avis, la thèse du suicide ne tient pas non plus. John s’est accroché, il a travaillé dur. Il devait attendre ce moment depuis si longtemps. Mary l’a baigné dans l’idée qu’un jour, il se vengerait d’avoir été abandonné. Qu’il renverserait le tyran. Elle a été jusqu’à lui enseigner les incisions rituelles. Je n’ai pas révélé à la femme que j’ai retrouvée, au fond de ce bordel, que celui qui devait me tuer était en fait déjà mort. Sa dévastation est déjà bien assez avancée comme ça. Il faudra me reconnaître au moins cette élégance.

A vous de juger. Je vous ai dit tout ce que je savais. Le matin où le corps de mon fils inconnaissable a été découvert, je lisais, l’orage couvait et je voyais les vaches s’ébranler dans un torrent de poussière. Rena est venue, elle m’a livré son dernier récit et puis elle s’est tue. Même mort, le corps de son amant l’inspirait encore. Ma femme de ménage a-t-elle voulu éviter que John ne tue son père ? Est-ce la femme imprenable qui a craint de rester prise dans les rets d’un seul homme ? Est-ce la superstitieuse qui a succombé aux charmes supposément attachés à ce regard d’albinos ? A-t-elle simplement voulu éviter de perdre son emploi et l’autonomie qu’il lui conférait ? Ou est-ce son imprenable beauté qui a conduit un autre à accomplir ce geste ? Personne ne pourra vraiment répondre. Surtout pas elle. Je vous mettrais au défi de la faire plier. 

Mais dans ces immensités, ce ne sera pas la première fois que les réponses resteront hors d’atteinte. On y raconte d’ailleurs souvent qu’il est inutile d’essayer d’y mettre quoi que ce soit sous clé. 

(…)

Mes vrais poèmes je les tiens secrets. (Même s’ils sonnent faux.) Je les garde pour les soirs de vague à l’âme, pour pouvoir m’en rouler un et le fumer tranquille, au coin du feu ou sur la terrasse. Ici, je ne jette que de petites choses mal dégrossies. Tant mieux si ça vous fait rire, si ça grince, sardonique ou pas. Je n’ai pas l’habitude de plaisanter. Je suis moyennement drôle, je disserte occasionnellement pour évoquer les puces, les relations sexuelles des chats, le temps qu’il a fait, celui qui m’a défaite. J’écris quelques lignes sur ce blog qui n’en est pas vraiment un, alors si vous me lisez tant pis pour vous. Je ne vous dirai pas mes secrets. Au fond je suis méchante, j’ai l’âme mesquine des rongeurs, je grignote l’oubli dans mon coin, je recrache nos misères et quand je me sens un peu flapie, je m’enroule dans leurs rognures pour piquer un petit somme. Si on me brosse dans le sens du poil, parfois, je laisse flotter un sourire, des images rincées par la pluie, quelques vers faciles, pour faire semblant. Je me fous bien de ce qu’ils vous racontent. Mes vrais poèmes luisent dans mon trou. Et quand ils s’éteindront, je laisserai le vent balayer le reste.

trois minutes pour écrire le poème

Trois minutes pour écrire le poème qui m’habillera ce soir,
redressera mon corps dans le miroir.

Trois minutes pour marquer d’un trait la paroi d’un âge qui me reste insoumis.

Deux minutes pour en rire; décidément la vie est une farce géante
au pays lillipute
(et nous craignons ses bottes et sa grande bouche d’ogre).

Deux minutes, une minute, des poussières,
pour en faire une farce minuscule,
un joyau égaré dans le gravier des heures,
une Poucette délurée dilapidant ses cailloux
à qui voudra les trouver;
une farce minuscule, ma vie,
au pays des géants,
et quelques secondes de plus pour signaler son passage,
hop hop
trois petits tours, le poème s’effiloche

et je file.

 

de passage

si je suivais ton vol
son tracé pointillé
dans la gaze de novembre
(un ciel levantin)

si je suivais ton vol
en suspendant mon souffle
à tes ailes qui le brassent
et en battant réveillent
le sang presque tiède et les rires éteints

et si je le surprends
la nuque renversée et les paupières tournées
y enlace la langue
brouille les lignes et rature
les mots en souffrance et les adieux fêlés

si je suspends mon vol
pour que tu le prolonges

oiseau

pour que tu le prolonges

par delà les murs hérissés d’hyperboles
par delà les crissements des craintifs affolés
et les semelles de plomb et les aveuglements
en te moquant du monde et de ma voix cassée

oiseau

serais-je enfin là
où le rouge se rallume
où peut luire dans nos mains
rien
– que la joie de ne faire que passer

Jérusalem 2018

Between the (blood)lines

Over the past few months, I researched the feminine period and the so-called “premenstrual syndrome”. I am neither the first to do so, nor hopefully the last. I was struck by the sheer number of women for whom the few days preceding the period (“premenstrual”), those during and even after the period, are synonymous of diverse experiences, relationally, physically or psychologically. Experiences often undergone in isolation and invisibility. These days, I noted, may sometimes also be a moment of surprise and discovery.

Would it be your case, would you be sensitive to this topic or would you know people who are, do not hesitate to contact me. Within the framework of my research and of a pluridimensionnel creation work, I am meeting people all around, from different backgrounds and disciplines.

I interview them, preferably on live (but it is still possible to organise it online).

And I propose them, if they want to participate further, to take part in a creative writing lab around the topic.If you want to share a story with me, to exchange on the topic, feel free to write me, I would be happy to read you!

En français, c’est par ici

Le sang revient toujours

Le sang revient toujours. Tracer son invisible dessein aux revers des linges clairs.

Qu’est-ce en nous qui dévore son festin sanglant ? Quel cerbère ronge son os, en boudant ces lambeaux de rouge qu’il faut abandonner chaque mois ? Que devons-nous à la lune ? Quel tribut à Ève, et lequel à Adam ? Quelle taxe à la médecine ? Et si j’étais Médée, aurais-je des règles noires ?

Mais quelle est donc cette alchimie, qui couve en secret comme un feu et nous gonfle de fiel ou de joie, sans que nous y reconnaissions grand-chose ? Sommes-nous invitées pour des traversées périodiques sur la nef des fous, dans la cage aux fauves ?

Le sang revient toujours. Entre le sang, entre les lignes, extirper des voix, des mots, des échos. D’entre les lignes, s’extirper, ébaucher de nouveaux contours.

Car tout recommence.

Pour en savoir plus

*

The blood always returns. Drawing its invisible design on the underside of pale cloth.

What side of us partakes in its bloody feast? Who is this Cerberus gnawing at a bone, disdaining the red scraps discarded every month? What do we owe the moon? What tribute to Eve, and what to Adam? What duty to medicine? And if I were Medea, would I have a black period?

What then is this alchemy, this quietly smouldering fire which fills us with bitterness or joy while we stand by? Do we board a ship of fools on these periodic crossings, caged amongst wild beasts?

The blood always returns. Abscond the bloodlines, draw out voices, words, echoes. Break loose from the lines, draft new outlines.

Because everything starts again.

*

Incognito

Je me glisserai au milieu des autres.

Ni vu ni connu.
« Smiiile! »
C’est comme ça qu’on me verra.

Je me glisserai éléphant
parmi les porcelaines
invisible et encombrant
dans le souvenir shop.

Ni vu ni connu.

Panta rhei

Les opposés s’accordent; de ce qui diffère vient la plus belle harmonie. 
L’harmonie invisible surpasse celle qui saute aux yeux.
Héraclite

Installation de Ragnar Chacín et Soline de Laveleye –  présentée au Musrara Mix Festival – 29, 30, 31 mai 2018 – Jérusalem

(english below)

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« On a besoin d’entendre les histoires des autres. Une histoire n’existe jamais seule, mais comme motif d’un tissage beaucoup plus vaste. Pour qu’une histoire puisse se ranimer, trouver un nouvel élan et se déployer à travers des chemins insoupçonnés, il lui faut entrer en résonance avec d’autres. Nous avons besoin d’écouter les autres nous raconter leurs souvenirs, pour que les nôtres respirent. Entendre ces souvenirs se matérialiser dans un souffle, une voix, une langue, pour que les nôtres renouent avec leur voix, leur langue. Se baigner dans les souvenirs des autres, pour que le passé ruisselle, que le présent vive, que demain soit ouvert. »

En arrivant à Jérusalem, lieu de mémoire par excellence, de récits contrastés et de tensions extrêmes, Ragnar Chacin et Soline de Laveleye ont ressenti le besoin de faire peau neuve, de se débarrasser les rétines et la peau d’images poussiéreuses, éculées, raidies, compassées, hérissées de certitudes. D’aller se plonger dans le courant d’une mémoire plurielle, aux reflets changeants.

L’installation Panta rhei propose au visiteur un bain ritualisé, de ceux dont on veut sortir rafraîchi, avec des forces nouvelles et une attention ravivée, rincé de tout ce qui nous obstruait. Le visiteur est invité à se plonger dans un ruissellement de voix, transmises ou transposées, à s’immerger dans un flux de souvenirs qui, brassés, multiplient les échos, amplifient la résonance. À son tour, s’il le souhaite, il pourra laisser sa voix rejoindre ce courant, y laisser filer un souvenir, une brindille, un morceau d’histoire.

***

Opposites go together; out of what differs comes the fairest harmony. The invisible harmony surpasses the visible one. 
Heraclitus 

Installation – Ragnar Chacín & Soline de Laveleye – Musrara Mix Festival – 29, 30, 31 May 2018 – Jerusalem

reza-shayestehpour-14238-unsplash.jpg« We need others’ stories. A story never exists alone, but as pattern of a much larger weaving. For a story to be revived, to unfold, to find new momentum and unsuspected ways, it must resonate with other stories. We need to listen to others telling us their memories. So that ours can breathe. To hear these memories materialise in breathes, voices, languages. So that ours stories can regain their voice and their language. We need to bath in others’ memories, for the past to flow, for the present to live, for tomorrow to be open. »

On arriving in Jerusalem, such a place of memory, contrasted stories and extreme tensions, Soline de Laveleye and Ragnar Chacin felt the need to go through a face-lift to free their retinas and their skin of dusty, tired, stiffened images spiked with certainties. They needed to dive deep into the flow of a plural and shimmering memory.
The installation Panta rhei proposes to the visitor to take part in a ritualised bath, from which one leaves rinsed, energised and with a restored awareness, liberated from obstructions. The participants are invited to plunge themselves in a streaming of voices, a flow of brewed stories that create echoe effects and might trigger their own memory.

Les premières images – Jérusalem –

Ce devait être le premier jour, peut-être le second. Nous arrivions, la ville surgissait. Carrés de pierre claire, pans de lumière, tableaux criards derrière des vitrines luxueuses, puis presque sans transition, demi-lune rêveuse au sommet d’un minaret, achalandage bigarré, serpents de rues et de murailles où rien n’est encore familier. Je considère les choses silencieusement, circonspecte, dans une expectative qui n’est pas nommée. Pas inquiète non, mais avec ce léger décalage qu’on ne retrouvera plus par la suite: voici les lieux où je vais vivre ces trois prochaines années, qui me deviendront familiers, je les vois pour la première fois, rien n’est encore écrit. (C’est faux, un sous-texte énorme est déjà en branle, personne n’est dupe, d’ailleurs).

Nous sommes allées manger une glace. Rue de Jaffa, artère commerciale, piétonne, effervescente. C’est le 2 ou le 3 juillet, il fait chaud. Des clowns de rue se sont lancés dans une pantomime. Un attroupement se forme, nous en sommes. Les glaces sont mangées, les lèvres et les doigts des enfants en gardent un souvenir poisseux. Il y a des familles religieuses, les femmes, toutes en jupes qui leur tombent mi-mollet, portent des bas malgré la chaleur, certaines se sont couvert les cheveux. Je ne distingue pas encore les perruques des vraies chevelures. Beaucoup d’enfants en bas âge, de très petits garçons avec déjà d’impressionnantes papillotes. Il y a un groupe de jeunes coiffés de dreadlocks assis par terre, des guitares sur le dos, leurs pantalons bouffants font concurrence à l’accoutrement des clowns. Il y a des badauds indifférenciés, des bébés dans des poussettes, des gens qui brandissent leur téléphone pour prendre des photos. Les enfants suivent le spectacle avec attention, devant nous, en rang avec d’autres petits rassemblés là par hasard. Juste à côté, deux jeunes hommes, debout côte à côte, attirent mon attention. L’un d’eux, surtout; il porte un jeans bien coupé, une chemise unie, seyante, des ray-ban, des baskets discrètement griffées. Sur le crâne, une kippa sobre, assortie au reste. Et puis, en bandoulière, ce dernier accessoire, porté avec une fausse négligence (ou un vrai détachement, je ne sais pas ce qui m’inquiéterait le plus), une arme automatique, kalashnikov ou autre que sais-je, j’ai la chance de pouvoir tout ignorer dans ce domaine.

Donc voilà, la vision qui s’offre en cette après-midi radieuse, la première à Jérusalem, et qui, quoi que je fasse, ne s’estompera pas tout à fait, même si elle deviendra presque banale, même si j’en percevrai parfois de vagues échos ailleurs, sur les places de ma ville natale*: des enfants assistent à un spectacle de rue, mangent des glaces, rigolent un coup et une arme qui doit faire la moitié de leur taille se balance juste à côté de leurs têtes, portée par un jeune homme à la mise soignée, à peine sorti de l’adolescence.

 

 

* À la différence notable près: à Bruxelles, ce type d’armes se trouve dans les mains d’hommes en uniforme kaki. Ça ne me fait pas plaisir, pas du tout, mais le périmètre est plus clair.

** D’après ce que m’a expliqué une ancienne soldate, le port d’armes par des civils est autorisé en Israël pour les armes de poing uniquement, à l’exception des colons que l’argent du contribuable américain notamment fournit largement en mitraillettes.

 

 

Jérusalem (la porte d’à côté)

C97A3965Bon. Voilà un an et des semaines (des mois même) que je vis à Jérusalem. D’emblée, à ceux qui s’exclamaient, plus ravis que moi, mais quelle aubaine, tu vas certainement être très inspirée, tu vas pouvoir écrire des tas de choses intéressantes, j’ai toujours répondu (quand je prenais la peine de le faire) par une moue dubitative ou un geste vague, qui voulait dire: je ne sais pas.

Quoi? Eh bien d’abord, il faudrait revenir sur ce que le fait d’être inspiré signifie. Étymologiquement, il est intéressant d’apprécier la dimension transitive du terme: on inspire une grande goulée d’air, par exemple. Réflexe vital, on inspire à chaque instant. Que vient alors faire cette forme passive – être inspiré – ici?  S’agirait-il d’un « inspir » dont on n’est pas l’agent? Dont l’initiative, dès lors, ne nous appartient pas? D’une action qui surgit d’ailleurs, par l’intermédiaire d’une force qui n’est pas de notre ressort?

(Ce n’est pas aussi biscornu que ça en a l’air. Prenez les figures mythologiques des muses, par exemple, leurs lèvres susurrant la trame d’une strophe à l’oreille du poète ou du musicien. Ou l’idée toujours vivante malgré le bidet de Duchamps que l’art entretient un lien avec une quelconque entité surnaturelle, une sorte de chenal (cheval me plairait davantage) pour le spirituel. Ou encore les circonvolutions mystiques qu’aiment encore à pratiquer certains lorsqu’ils évoquent leur création. Après tout, on parle de Jérusalem. The Jérusalem.)

Quoi qu’il en soit. Être inspiré impliquerait alors qu’il y ait un vide – réceptacle – qui subsiste quelque part, qui puisse encore être, même brièvement, rempli.

Une terrible interrogation surgit. Suis-je vraiment suffisamment poreuse, légère, fluide, en un mot: inspirable? Sera-t-il possible que Jérusalem m’inspire un jour? M’aspire, m’avale, m’imbibe et me recrache, imprégnée de ses sucs, pour qu’enfin je m’attèle à les traduire, pour qu’enfin je leur prête voix, ma voix mal dégrossie, ma voix toujours grossière? Il faudrait d’abord se défaire de tant de scories: images archiconstruites, ressassées, galvaudées, résistances innombrables qu’elles engendrent, charges innombrables que le lieu accumule – ne fut-ce que politiquement, symboliquement ou historiquement -, extrême inhibition enfin devant un lieu sur lequel tout, semble-t-il, a déjà été dit, répété, chanté, martelé, suggéré, argumenté, écrit et réécrit.

Jérusalem… On pourrait écrire des romans-fleuves. Des manifestes rageurs. Des poèmes désespérés. Des tartines amères. Je vous les épargnerai. Je ne parlerai que des détours que je prends. Des rencontres qu’ils suscitent. Des points de vue qu’ils m’offrent. Je prendrai la porte d’à côté. La petite porte. Qui finit toujours pas se dérober.

→ Les premières images