Ceux d’à côté – un épilogue (ou une parenthèse, bientôt refermée, mais pas forcément pour toujours)

Mes visites à la Maison S. J. sont un source paisible, mais constante, d’humain. Je veux dire, à défaut de trouver une expression meilleure, que j’y trouve toujours des paroles et des visages qui me confortent dans mon amour de l’homme. Et pourtant, les résidents de la Maison représentent une des situations sociales qui m’a parfois le plus effrayée : des personnes seules, pauvres, parquées « à vie » dans une demeure qui n’est pas la leur, qui n’a jamais résonné des pas et des rires d’êtres aimés, et qui sera leur dernière. La « maison de long séjour », comme l’appelle Christian Bobin. Un mouroir, disent beaucoup d’autres. Mais ce que j’y perçois est si loin de la mort. Je veux dire : ce sont certes des personnes âgées, parfois très âgées, que j’y rencontre, dont certaines sont au seuil de l’inconnu, puisqu’elles ne peuvent déjà plus parler, ou se déplacer, manger, voir ou entendre sans beaucoup d’assistance, mais ce sont des personnes vivantes, extrêmement sans doute – arrivées à l’extrême – mais en vie ! Pourquoi récuse-t-on certaines formes de la vie, certains tours qu’elle peut jouer ? Là où encore, c’est elle qui se manifeste, dans toute sa plénitude. La vieillesse, la décrépitude, la sénilité, le handicap – tous, formes de vie, elle qui se joue de nos formats, de nos canons et de nos exigences, qui ne se plie pas à l’idée, ni à la peur, ni à l’orgueil du genre humain. Les saisons ne sont-elles pas pour nous manifester le cycle inexpugnable de la vie ; l’existence humaine pourrait-elle s’en prémunir ? Je sais que mon discours en ferait sourire plus d’un, à juste titre sans doute ; ne serais-je pas la première à vouloir, si je le peux, éviter la dégénérescence ? Que puis-je affirmer au faîte de mes jeunes années ? Et pourtant. Je persiste à croire qu’une voie est possible qui nous réconcilie avec la maladie, la déformation, la faiblesse, la laideur, avec la vieillesse et l’approche de ce moment où nous ne sommes plus maîtres à bord.

(13 avril 2010)

« Ça devient loin » (Alice – fin)

Fin mai

– Comment ça va, Madame W. ?
– Doucement.

*

03 juin

Alice, menue, dans son fauteuil près de la fenêtre fermée, une couverture sur les genoux. La peau des mains presque transparente.
– Bonjour… Comment ça va aujourd’hui, Madame W.?
– Doucement. Les jambes…

*

Juin.

– Bonjour, Madame W. Je suis de retour. Comment allez-vous ?
– Comment? Je n’entends plus bien vous savez.
(La main ne monte plus en cornet autour de l’oreille. Veines bleues saillantes, doigts très fins – du papier à cigarettes, les pattes graciles d’un oiseau.)
– Comment allez-vous?
– Oh… Doucement.

*

Plus tard

« Je veux me mettre en route. C’est tout de même un trajet, tout le couloir. Il y a des fois où je me dis : bon dieu que c’est loin. Il y a des fois où ce n’était pas loin. Ça devient loin. »

Je suis ici en visite

Mars 2010, chaque jour, depuis la fenêtre de ma chambre :

Voir passer les silhouettes lentes des pensionnaires à travers les vitres de la maison d’en face. Voir les visages pâles, rétrécis par la distance, dans le flou des carreaux. Apercevoir parfois, en surimpression, le ciel et les nuages. Assister à la progression d’une chaise roulante. Voir les rideaux tirés à de nombreuses fenêtres, le reflet vert des feuilles sur les vitres. La statue d’un joseph ou d’une marie dans le jardin. Le ralenti des dominos sur la terrasse.
Penser à Alice, à Vera, à Madame-ci, à Monsieur-là, aux aides-soignantes. Aux phrases qu’il faut articuler, à la voix qu’il faut forcer. Aux téléviseurs allumés. Aux repas broyés au mixer. Au chariot qui passe avec le café et les gaufres molles. Aux portes fermées avec le nom de l’occupant inscrit dessus; et puis plus. Aux couloirs immobiles dans le temps, juste le panneau « aujourd’hui, 1er mars 2010, lundi, hiver » qui change…

Juillet 2013, à Dar es Salaam :

Aujourd’hui, dans ce carnet que j’emportais avec moi à la Maison S.J., je retombe sur cette page, où, pour répondre à la question qui m’était posée, j’avais écrit sur toute la largeur en lettres majuscules, dans un effort probable pour me rendre lisible à défaut de pouvoir me faire entendre :

SOLINE

HAROLD                CATHERINE
= PAPA                   = MAMAN

JE SUIS ICI EN VISITE.

Alice (3)

27 avril 2010

Une heure de lecture à Alice.

Je la trouve tassée dans son fauteuil. Jambes protégées par une couverture. Elle s’en excusera.

Je vois, au gré de la lecture, passer sur son visage les traces pâles d’émotions contenues.

La relation entre les deux personnages, grand-mère et petite-fille, ne la laisse pas indifférente.

« Moi, je n’ai pas connu mes grands-mères. » Elle ne l’aura pas été, non plus.

–       Mes parents étaient si bons.
–       Est-ce que vous pensez que c’est une raison pour laquelle vous ne vous êtes pas mariée ?
–       C’est possible. C’est ce qu’on en pense, par après. La vie est ainsi faite. Je ne me plains pas.

Alice me remercie plus que d’habitude.
« Je ne peux plus lire, ni entendre. »
Il reste écouter la radio. Musique classique, mais assourdie.
« C’est une grande distraction, vous savez, la lecture…
la solitude, évoque-t-elle pudiquement…»

 
 
 

Mal aux jambes

Le 6 avril 2010 – jour radieux.

Alice et moi allons sur la terrasse. Elle dit voir et marcher de plus en plus difficilement. D’une semaine à l’autre.
Mais le soleil, l’air libre, la terrasse semblent la réjouir.

Plus tard. Dans sa chambre.
Sur l’étagère, la photo de son père, un monsieur barbu, pâli par le temps. Les journaux entassés sur la table, devant la fenêtre. Le plaid replié. Le réveil matin sur le bord de la table – au plus près du fauteuil, pour que son occupante puisse le voir. Au mur, une horloge, dont les aiguilles sont restées en suspens. La pile, sans doute, qu’on ne remplace plus.

Les souvenirs d’Alice s’effilochent.

« Avant… J’ai eu des souvenirs ; maintenant ils s’estompent. »
Magasin de fleurs à la mer – bois Saint-Anne – excursion… Il ne reste que quelques images.

Des sirènes d’ambulance éclatent, en dessous de sa fenêtre. Du grabuge, juste là, à l’extérieur.
« Je ne vais pas regarder, je vois de moins en moins. Ca ne vaut pas la peine de me lever. »

Mal aux jambes.

 
 
 

« Ils ne se reconnaissent pas »

Marianne, l’ergothérapeute, me propose de venir passer quelques jours d’affilée à la Maison, pour m’impliquer davantage (soins, aide pendant le repos).

Elle dit qu’ici on a la chance de connaître les personnes plus profondément – ils sont vieux, les apparences ne trompent plus (ni ne comptent ?)

Elle souligne l’importance qu’elle attache à maintenir une relation d’adultes avec les pensionnaires. « C’est difficile : j’ai devant moi des personnes qui ont toute une vie derrière eux, et l’expérience qui en résulte, ce sont aussi des personnes qui ont leurs besoins, leurs manies, leur singularité. Et moi je suis une professionnelle, j’ai beau avoir l’âge d’être leur petite-fille, je suis adulte.
Parfois, la relation pourrait s’inverser, on devient leur mère, on leur prodigue les mêmes soins qu’on prodiguerait à des enfants. »

Être à la juste place, donc. Question toujours ouverte.

La joie de Marianne déborde à l’idée de montrer les photos du Carnaval.
« Ils ne se reconnaissent pas. »

Je pense aux rituels, aux manies qu’on a tous, mais qui ici se vivent à nu, sous le regard peut-être un peu usé, parfois, du personnel et des autres pensionnaires.

En partant, je m’attarde auprès de Vera.
Vera vient de Florence. Elle a suivi un beau belge, me dit-elle, elle qui ne voulait ni mari, ni enfants. Son époux vit dans une autre résidence. (Il est devenu un peu fou, me confie-t-elle, je deviendrai folle en restant avec lui, il parle tout le temps).

Il y a Rita qui est là aussi, et Julie, avec sa perruque – et une troisième qui a vécu dans une autre maison de repos avec Vera, qui ne se souvient plus de rien. Elle oublie. «Ma tête se vide.» (D’ailleurs, elles ont toutes oublié depuis combien de temps elles sont arrivées).

 
 
 

Alice (2)

Séance de lecture à Madame W.

Quand j’arrive, elle est occupée à lire la rubrique nécrologique de la Libre.
Coup de fil de sa nièce, qui est venue la voir, mais a peur de revenir dans le quartier avec sa voiture. Monique est la seule nièce qui fasse signe. « Ce n’est pas très réjouissant ».

Alice me souffle qu’elle a dépassé les nonante ans… « Nonante-quatre ! C’est difficile ».

Je lis à voix haute, peut-être un peu trop vite. Écouter, suivre le fil de l’histoire demande une attention qui semble fatigante.
Trois chapitres suffiront pour aujourd’hui.

Alice parle lentement. Le temps s’étire, les verbes s’égrènent au passé révolu, au présent de la durée. Cinq enfants, elle est la quatrième. Avait une jeune sœur, « morte jeune » – à soixante-deux ans. A toujours vécu en ville. Avait un berger malinois. Aimait la Bibliothèque rose. A assisté à une représentation, un jour : « Les dames au chapeau vert ».

La chambre donne sur la rue Haute. Pas trop bruyant ?
« Non, parce que je n’entends plus très bien. »

Une valse résonne au loin, assourdie par les murs.

Lire sur les lèvres

Aujourd’hui:

Alice
Vera
Jean-Pierre
Maria

lire sur les lèvres se dit-on
           ne plus avoir de voix
(parler sur le souffle)

Croisé Maria dans l’ascenseur.
Alerte. Vient de dehors. Je lui demande si elle est en visite. « Je suis résidente ici. La solitude, enchaîne-t-elle… » Ca reste en suspens.

Alice W. va assister à une conférence. Jésus. Pas de lecture à haute voix aujourd’hui.
« Comme je n’entends pas bien, je vais y aller à l’avance, on vient me chercher. Comme ça j’ai une place devant. »
Elle est déjà prête, dans son fauteuil. Mains transparentes sur les genoux. Yeux bleus délavés qui semblent constamment au bord de l’étonnement.
L’autre arrive et empoigne le guidon. « A la semaine prochaine. » On se salue. Elles sont parties.

Café avec Jean-Pierre, Vera et Andrée. Conversation autour des tasses et des madeleines.

A la table d’à côté, un autre homme. Antonina, l’aide-soignante, le traite en riant de «cocino», qu’elle traduit par «cochon». Ils plaisantent, ont l’air de bien s’amuser.

Une autre femme, plus loin. Chaise roulante et appui-tête. Elle n’ouvre pas les yeux, même lorsque Willie lui fait boire son café et manger son gâteau. Elle avale, elle respire, peut-être entend-elle, mais elle garde l’air endormi, recluse dans un sommeil sans fin.

Jean-Pierre porte une montre sans cadran au poignet. « Faut pas me demander l’heure ». Voix enrouée qu’éraille l’ombre d’un rire. A sa béquille, des breloques en masse: fétiches ou souvenirs, je ne sais pas. Yeux clairs, où se concentre la lumière.

Vera et moi discutons en italien. Elle peut encore lire. Même si le soir ses yeux picotent.

Dans le couloir, une porte ouverte. Dans son lit, une femme tordue. Respiration difficile. Je la salue, je me présente. Elle a l’air content. Mais je ne comprends pas grand-chose de ce qu’elle essaye de me dire. Ce n’est pas grave. Je la touche. « A bientôt, je reviendrai ».

Pendant ce temps, Vera est retournée seule dans sa chambre. Avec « sa chaise à roues ». Elle n’est ici que depuis trois ou quatre mois. Elle se débrouille.

 
 

Les vieux

Seize heures. Séance de lecture terminée. Assise à écrire dans un salon vide, au deuxième. Vue sur la rue Haute et sur l’hôpital. Un morceau de musique classique en sourdine.
« Coucou ». Le perroquet a l’air de vouloir attirer mon attention. Claquement de langue et sifflement admiratif. La trille du canari l’interrompt.

Madame W. attendait visiblement la suite de l’histoire.
Quel âge ont les héroïnes, me demande-t-on.
L’une a l’âge de Mme W., l’autre près de mon âge. Heureux augure ?
Le roman dont je lis quelques chapitres à voix haute, en m’efforçant d’articuler et de poser ma voix, aborde la question de la vieillesse aujourd’hui :
Maintenant, on ne dit plus vieux, on dit troisième âge comme une quatrième dimension. On dit les octogénaires ou les octos, dernière coquetterie d’une race nouvelle que je trouve lâchement complice de ces fioritures verbales. Réussir sa vieillesse, c’est trouver une seconde jeunesse. Quel désarmant paradoxe ! Rajeunir ou disparaître voilà le choix. (…) Il faut se résoudre à vivre dans un monde dans lequel notre âge est valorisé dans la mesure où nous ne le paraissons pas. Et nous voilà de plus en plus nombreux à nous cacher dans des tranches qui ne sont pas les nôtres. Ce doit être une sorte de guerre des vivants. Quant aux autres, ceux qui ne peuvent pas tricher, on les dissimule comme on peut… (Fr. Deghelt, La grand-mère de Jade, pp. 35-36, Actes Sud).

Je peux lire dans les yeux pâles de mon auditrice l’ombre de ce qui la traverse à l’écoute du récit – joie, surprise, crainte. Pas un mot, mais cette mouvance d’ombres et de lumières.

Plus tard, il est question de la résistance. Mme W. a connu Bruxelles sous l’occupation. Son père les avait suppliés, elle et toute sa fratrie, de ne rien tenter, de rester bien tranquille. « On connaissait des gens qui faisaient des choses. Ils étaient arrêtés. C’était terrible. »
La guerre. Période de latence. De privations aussi.

Quelques voyages évoqués aussi : Londres (avant le tunnel), l’Andalousie. Et la terre sainte, avec un groupe. Trois heures d’avion.

« Avant je n’aimais pas les bananes. Mon père n’aimait pas ça. » Ce midi, le dessert était une banane. Facile à avaler.

« Il faut s’habituer. »

Le téléviseur de la voisine se fait entendre. Mais nous reprenons la lecture. Un dernier chapitre.
Et puis j’ai laissé la vieille dame se reposer.

Dans le salon, le perroquet s’est tu.  Un homme voûté est entré, sans me prêter attention. Il parle à l’oiseau, lui carresse le bec. « Doucement Lola … » et il lève le doigt avec autorité.
Il semble dire : « Sage, ma petite ».
L’oiseau répètera peut-être, avec docilité, son inflexion autoritaire mêlée de tendresse.

Se faire entendre

Je vais quitter le salon où la musique continuera à tourner seule, jusqu’à la fin du disque.

 
 
 

Carnaval

15h. Carnaval.

Un pirate. Des marins. Des princesses. Des troubadours. Un clown.
« Une après-midi récréative ».
« Il faut les aider. C’est pas des enfants, mais presque ».
Francisca, la « reine », reçoit la cape dans sa chaise roulante, devenue le temps d’un goûter un trône.
Des tambourins. On esquisse des pas de danse. Marianne joue au chef d’orchestre. Autoritaire. Pensant à chacun.
« Allez, on applaudit… »  Est-ce une obligation ?

Lorsque Victoria se met à chanter pour tout le monde, les applaudissements sont joyeux, enjoués. Les tambourins relaient avec entrain. Et les personnes sont enthousiastes de reprendre le refrain en chœur.
D’autres moins. Larguées… Ou moins en phase avec une joie toujours au bord d’être forcée.

Servir des verres de jus de fruits. Des gâteaux sur des assiettes en papier. Les vieux doigts tordus par l’arthrose ont parfois quelques difficultés pour les attraper, les porter aux bouches racornies, édentées.

Apparition du jour: Don Quichotte.
Son fier destrier : une bobine de corde.
Une voix éraillée – ou plutôt : les mots se disent sur un souffle.

A voix haute

12 février 2010. Jour de carnaval.

Concours de costumes à trois heures. Marianne prépare une tringle avec les robes pailletées, les chapeaux, perruques, pantalons et accessoires.

En attendant, séance de lecture à voix haute pour Madame W.

Dans sa chambre. Une chaise. Madame W. assise dans son fauteuil.
« Je lisais des livres de la Bibliothèque rose. Delhi » .

Coup de fil de sa nièce, qui est venue la voir, mais a peur de revenir avec sa voiture. Monique est la seule nièce qui lui fait signe. « Ce n’est pas très réjouissant ».
Elle me souffle qu’elle a dépassé les nonante ans… Nonante-quatre ! C’est difficile, semble-t-elle sur le point d’ajouter.

Quand j’arrive, elle est occupée à lire la rubrique nécrologique de la Libre.

Je lui fais la lecture d’un roman à voix haute, peut-être un peu trop vite. Écouter, suivre le fil de l’histoire demande une attention qui doit être fatigante.
Trois chapitres suffiront pour aujourd’hui.

Alice parle un peu… Cinq enfants, elle est la quatrième. Jeune sœur, morte jeune – à soixante-deux ans…

Sa chambre donne sur la rue Haute. Pas trop bruyant ?
« Non, parce que je n’entends plus très bien. »
Valse, Chopin peut-être, assourdie par les murs.

… A toujours vécu en ville, dit-elle. Berger malinois.

Les résidants

Aujourd’hui, 22 janvier 2010. Hiver.

Bibliothèque de la Maison. Café, gaufres molles.
Dominos.

Autour de la table:
Adrienne
Rita
Marie-Claire
Julie
Mathilde (cent ans)
Margot + ses enfants
Madeleine (bibliothécaire)
(Marie-)Madeleine
Paul(-Marie)
Jean(-Marie)
Nadja (stagiaire aide-soignante)
Anna (violoncelliste).

Madeleine allait de Bruxelles à Charleroi sur des routes en pavés.

Marianne fait irruption. Elle travaille comme ergothérapeute depuis cinq ans. Elle connaît par leur nom et prénom tous les résidents de la Maison. « Ils sont nonante-six ».
Plus: un chien, un chat, un perroquet. Et des oiseaux.