Do you feel the breeze (3) – Vers l’indépendance

Map - DeS - Indep
Carte de Dar es Salaam autour de la fin des années 50 – La séparation des quartiers est assez nette.

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Cette ségrégation initiée par les colons allemands sera maintenue et renforcée par les Britanniques, qui reprennent le territoire après la première guerre mondiale. De nouvelles constructions se multiplient dans la zone de Uhindini et Upanga, principalement effectuées par les commerçants asiatiques, spécialement indiens. Ces bâtiments se veulent souvent le reflet de la prospérité croissante de ces familles,  visible notamment à leur élévation à plusieurs étages, et de la volonté de ces commerçants immigrés d’affirmer leur implantation, en gravant leur nom sur la façade. Malheureusement, ces traces d’une partie de l’histoire de la ville sont également de moins en moins nombreuses. Un bon nombre de ces bâtiments ont été détruits, et beaucoup de ceux qui sont encore debout sont menacés de destruction.

Sarah Markes - Indian house - DeS
(c) Sarah Markes – Dar es Salaam Street Level

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Lorsque la Tanzanie accède à l’indépendance, en 1961, une série d’immeubles construits dans le style moderniste a déjà vu le jour, principalement des bâtiments publics. L’architecture inspirée par le mouvement moderniste international était en effet considérée par une partie de l’administration coloniale comme adéquate à l’expression d’une gestion efficace, centrée sur le bien-être de la communauté.

Le passage à l’indépendance n’est pas marqué par une révolution et les bâtiments coloniaux ne sont pas détruits. La nouvelle nation tanzanienne reprend donc les bâtiments administratifs existants à son usage et la continuité prévaut dans les choix architecturaux. La nécessité d’endiguer l’explosion des constructions informelles et la formation de quartiers pauvres et souvent insalubres, liées à un exode rural croissant, s’accompagne également du développement de logements fonctionnels, dans la veine du mouvement moderne et qui correspondent à une certaine idéologie socialiste.

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Sarah Markes - Batiment moderniste - DeS
(c) Sarah Markes – Dar es Salaam Street Level
 **L’artiste britannique Sarah Markes a documenté une partie du patrimoine architectural de Dar es Salaam dans son livre « Street Level » – www.sarahmarkes.com/street-level/

Do you feel the breeze (2) – Les grandes lignes

IMG_4271Dar es Salaam apparaît à première vue comme un amalgame indistinct, du point de vue architectural. Les tôles ondulées marquent le territoire d’un quadrillage incertain et bancal, le verre et l’acier s’érigent un peu partout, les quartiers résidentiels s’étendent rapidement, sans ordre apparent. Dans ce tissu chaotique, il semble souvent difficile de démêler des styles, des caractéristiques d’époques ou des tendances. Mais une trame s’y dessine pourtant en filigrane, qui retrace les grandes lignes de l’histoire de la ville.

Lorsque le sultan omanais Majid décide d’implanter sa base dans le village de pêcheur alors appelé Mzizima, le modèle architectural suivi est celui de Stone Town, à Zanzibar, d’où viennent la plupart des artisans employés dans cette entreprise. Les prémices de la ville de Dar es Salaam apparaissent en 1862. Le long du rivage, sont construits un palais, une mosquée, une résidence pour les hôtes de passage, un bureau de douanes et d’autres habitations.

Tout s’arrête à la mort de Majid, en 1870, mais le site attire à nouveau l’attention d’étrangers une vingtaine d’années plus tard. En 1887, la Compagnie allemande est-africaine y établit un comptoir qui devient son chef-lieu administratif et commercial en 1891. Les Allemands récupèrent la plupart des bâtiments de l’ancien sultan, dont le seul encore visible aujourd’hui est le old Boma, situé sur Sokoine Drive. Ils dessineront ce qui est encore aujourd’hui le plan général de la ville, marqué par une nette volonté de ségrégation raciale. A l’est, le long du front de mer, le quartier aéré des colons allemands s’étire vers le sud et la zone occupée anciennement par les bâtiments du sultan Majid, délimitée par Samora Avenue. Au nord de cette zone, se développe le quartier des commerçants asiatiques et arabes, Uhindini. A l’ouest, la zone industrielle et le port, à côté du quartier réservé aux Africains, Kariakoo.

Dar es Salaam The capital of German East Africa

 

Vue du ciel - DeS - cathedrale et environs
Vue aérienne de la cathédrale et des environs, en front de mer – circa 1960.

 

Vue du ciel - DeS
Le quartier populaire de Kariakoo vu du ciel – circa 1960.

Pour leurs bâtiments administratifs, les Allemands s’inspirent de l’architecture zanzibarite, tout en en s’appuyant sur des techniques importées d’Europe (voûtes en ciment, par exemple, et solives en acier, notamment utilisées pour le Tribunal des Magistrats, sur Kivukoni Front) et sur des éléments stylistiques bavarois, comme l’était à l’origine le toit penché de la Poste ou les balcons en bois du Tribunal.

 

 

General Post office Dar es Salaam

German East Afr - Commandant House - 1906 - Dobbertin
Dar es Salaam au temps des Allemands.
German East Afr - Hotel Kaiserhof - 1906 - Dobbertin
Kaiserhof – Dar es Salaam au temps des Allemands.
 
 

« Do you feel the breeze? »

L’architecture à Dar es Salaam, entre tropismes et modernisme 

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Maison de l’architecte A. Almeida – Dar es Salaam – (c) S.deLaveleye

« Vous sentez la brise ? » Un doigt levé, l’homme s’est immobilisé un instant. Malgré ses nonante ans passés, Anthony Almeida est encore alerte, après plus de deux heures de discussion. Il arpente d’un pied sûr sa maison et guide ses visiteurs à travers les pièces aérées où tout, explique-t-il, a été conçu pour être fonctionnel et, surtout, adapté au climat tropical.

La maison de l’architecte se dresse aux abords de l’océan indien, le long de Toure Drive, une des avenues de la péninsule de Dar es Salaam. De l’autre côté de la route, Coco Beach étend sa palette de gris et de vert. La plage est très fréquentée le dimanche, les Tanzaniens, noirs ou indiens, s’y retrouvent en fin d’après-midi, en famille ou entre amis. On vient s’y promener, s’y baigner, faire son jogging, danser ou flirter. Les zones sont assez délimitées – les Africains sur le sable, les Asiatiques dans ou devant leurs voitures, garées en longues rangées successives face au large, sur une portion de terrain vague en surplomb de la plage.

La maison d’Almeida est la seule bâtisse à faire encore face à la mer sans se cacher derrière un mur. Construite en 1962, elle constitue un exemple de l’architecture moderniste qui s’est développée à Dar es Salaam, principalement des années cinquante à soixante-dix. Cette période, qui coïncide avec la fin de l’emprise coloniale britannique et l’indépendance du pays, a également vu l’apparition des premiers architectes tanzaniens, comme A. Almeida, H. L. Shah ou B. J. Amuli. On leur doit, parmi d’autres bâtiments, le marché couvert de Kariakoo, la bibliothèque nationale, l’église St Peter, le Goan Club.        A suivre.

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Soko la Kariakoo – Marché de Kariako – Dar es Salaam. Bâtiment de l’architecte Tanzanien Ben Amuli.

 

 

Pour revenir à Dar es Salaam

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St. Xaviers Primary School – courtesy A. Almeida

En 2012, j’ai eu l’occasion de rencontrer à plusieurs reprises Anthony Almeida en m’intéressant à l’architecture de la ville où je vivais. Le vieil homme, presque centenaire, nous a ouvert sa porte pour nous permettre de l’interviewer et de faire quelques prises dans sa maison. Pendant le tournage, la gazette francophone locale m’a proposé de publier un papier sur le patrimoine architectural de la ville. En voici quelques fragments (à suivre), en écho à l’appel que j’ai récemment lancé à certains d’entre vous pour soutenir un projet de sauvegarde du patrimoine architectural ici à Kampala.

Un mot encore. Il s’agit peut-être d’un texte qui n’a à première vue rien à faire dans ce blog plutôt littéraire. Pourtant, à chaque fois que j’entends ou que je vois qu’on détruit un de ces immeubles anciens, dans ces villes chaotiques et mouvantes que sont Dar es Salaam et Kampala (mais aussi Bruxelles – je ne vais m’y étendre, mais ceux qui se sont intéressés à l’histoire de son urbanisme me relaieront), je ne peux pas m’empêcher de penser à l’affirmation d’Hampâté Bâ – que je cite de mémoire – : « En Afrique, quand un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brûle ».

Les maisons et les autres habitations humaines, comme lieux (espaces définis envisagés du point de vue abstrait, comme ancrage d’un espace-temps, d’une histoire, symboles et caisses de résonance), sont aussi des livres, réservoirs de temps, de poésie, de liens…

Je ne crois pas que nous vivrons aussi vieux

– Yohanna. Avec un Y, pas un J. Son père voulait qu’il s’appelle Yona. (Comme celui qui passe trois jours dans le ventre d’une baleine). Mais on était déjà tous habitués à Yohanna, il a été baptisé comme ça, alors on n’a pas changé.
.. Ca fait déjà un an, oui. Un beau garçon, qu’il était. Comme son père. Son père est très beau.
– Je lui ai écrit une lettre. Je ne l’oublierai pas.
– Moi non plus. Il est là quelque part. Je pense à lui tous les jours.
– Comment vont-ils, chez toi ?
– Hier j’ai parlé avec Babou (l’arrière-grand-père de Yohana). Il est chez ma mère. Il est venu pour un temps à Dar es Salaam, parce qu’il doit toujours être payé pour sa participation dans la seconde guerre mondiale. Ce sont les Britanniques, ils se sont souvenus des soldats tanzaniens il n’y a pas longtemps. Mais mon grand-père n’a pas encore reçu l’argent qu’on lui doit, alors il est venu à Dar es Salaam pour régler ça. 
Babou est assez petit, tu sais… Il m’a raconté qu’en fait il était trop petit en taille pour s’enrôler, mais il a envoyé un grand gaillard s’inscrire à sa place, en lui demandant de se faire passer pour lui. « Quand ils appellent Francis, tu y vas, je reste dans la queue. » Ils n’y ont vu que du feu.
… C’est comme ça qu’il a fait la guerre, quelque part au nord là-bas. Il est passé en Ouganda, puis en Egypte je crois.
– La seconde guerre mondiale… Ca remonte à longtemps, ça!
– Mon grand-père est vieux.
- Quel âge a-t-il ?
– Il doit avoir dans les cent quinze ans, tu sais. Il est un peu sourd, mais en forme. Il m’a demandé de lui acheter un costume et un chapeau la dernière fois que je l’ai vu. Il aime mettre de beaux costumes et des chapeaux.
… Il a fait la guerre longtemps. Il avait deux frères. Il voulait qu’ils puissent prendre femme, tous les trois, et quand il a eu assez d’argent pour les trois femmes, il est rentré et ils se sont mariés tous les trois en même temps à l’église du village. Un des frères a eu trois filles, un autre trois garçons et Babou a eu trois filles aussi.
Je ne crois pas que nous, nous vivrons aussi vieux…

Lettre à J.

Depuis le lieu où tu demeures, aucun chemin que j’aie parcouru, aucune ligne d’horizon qui me soit familière.

Ne viendrais-je jamais m’arrêter auprès de ta sépulture ? Faudra-t-il que je me sois assez éloignée pour que je puisse entreprendre ce voyage tacitement désavoué, ce voyage coulé au large de mon indolence, de mon inconsolable paresse ? Pour qu’il apparaisse enfin, ce voyage, tel quel. Voyage, pérégrination, pèlerinage rendu à ce qui est resté sans voix, sans mots, sans adieu.

Que restera-t-il de toi, au lieu de mon errance, au temps de mon chemin ? Je me suis souvent demandée combien de temps mettait un corps pour pourrir, pour disparaître, se fondre dans la terre dans laquelle il est enseveli, combien de temps résistaient le bois, les cheveux, les os. Combien pèse le corps d’un enfant mort, lorsque les vers l’ont rongé ? Si je venais m’agenouiller auprès de tes ossements, est-ce que je pourrais seulement tenir en ma paume le quart de tes membres calcifiés ? Est-ce que mes pouces et mes majeurs ne suffiraient pas à encercler ton crâne ?

Je t’ai à peine connu, le pourrais-je jamais ? Je n’ose pas parler de toi à tes proches, je n’ose pas demander, arracher à la pudeur le poids d’une explication plus dense, qui resterait pourtant plus volatile qu’une farine dispersée. Un poumon mort, une mauvaise médication, des causes obscures, qu’on ne peut pas arracher à leur obscurité, tant est sourd l’écho de leur exposé, et âcre son arrière-goût.

Mère déjà bouleversée devant la fragilité de mes touts petits, emmêlée de tendresse et d’inquiétude, comment ne pas se fissurer devant l’impossible évidence, comment ne pas sentir dans mon corps même l’irrémédiable, la béance de la perte, et recevoir dès lors, de plein fouet, leurs effets, leurs inavouables questions – aurais-je pu ? Ne suis-je pas, moi aussi, partie de ton décès, des circonstances qui l’ont vu émerger ?

Johanna.

Ce prénom restera peut-être celui des gestes que je n’ai jamais accomplis. Je t’ai à peine connu. Quelques minutes, peut-être, de présence commune, et la série de jours où la tienne était évoquée, où je m’enquérais de toi comme des autres, est-ce qu’il va bien (toujours cette question et pas l’autre, le revers, est-ce qu’il va mal, non, est-ce qu’il va bien, mieux, en paix), comment va l’enfant, va la sœur, va le frère, va la mère ou le père.

J’ai connu ta sœur, aussi, quelques minutes j’ai pu la regarder vivre, je sais qu’elle pousse, que son énergie est vivace, qu’elle entame des études secondaires et que l’école lui réussit, que son père a voulu l’enlever à celle qui l’a élevée, nourrie de sa présence, de son amour, que ce lien-ci a eu raison de l’autre, qu’elle est en passe de devenir une femme et qui sait, un jour, une mère.

Je connais ta mère, qui bourlingue dans une existence fanée trop tôt, trop fantaisiste qu’elle a été, trop amoureuse de quelque chose qui l’étourdisse, ou du mauvais homme, ou de la vie à côté. Qui sait. Je connais son sourire un peu triste, je le garderai à l’esprit et aussi longtemps qu’elle vivra, tu vivras aussi quelque part dans ce visage-là, dans ces moments épars d’une joie qui nous touchera, qui nous fera sensible aux pas mal assurés des petits enfants, à la brise dans le feuillage, à la lumière du jour, aux corps vieillissant qui seront autour de nous.

Je connais ta tante, qui tant de fois a bercé mes petits, les a nourris, guidés, lavés, soignés, qui chantonne auprès d’eux et rit de leurs facéties, dont la voix n’a jamais failli, dont le sourire a tant de fois comblé leurs journées d’enfants.

Je te connais et je ne te connais pas ; combien de pas faudra-t-il pour arriver là où tu reposes, dans l’immense silence où je rendrais les armes, moi aussi, un an et des poussières ou quelques dizaines d’années, mais la même vie, la même chair, le même silence.

Soline

Kampala, le 6 février 2014, à peu près un an après ta mort

Son père l’a reprise

Je lui demandais des nouvelles de sa nièce, Mara. Elle m’a dit, après un instant de silence: « Son père l’a reprise ».

Mara va entamer ses études secondaires, à quatorze ou presque quinze ans. L’école lui réussit. Je ne l’ai plus vue depuis longtemps, mais je sais que ce n’est plus une enfant, peut-etre déjà une femme. Sa grande soeurdada mkubwa, la soeur aînée de sa mère – m’avait soufflé: « Je ne veux plus la laisser seule trop longtemps. Elle atteint l’âge où c’est dangereux. Les hommes… »

Son père a flairé l’aubaine. Il est venu l’enlever à sa tante, qui élève, nourrit, soigne Mara depuis qu’elle a deux ans. Il l’a reprise. Bientôt, Mara sera une fille à marier. Pour laquelle une dote devra être versée. Avant, ce n’était qu’une enfant, une bouche à nourrir, des frais scolaires à débourser.

« – Et tu ne peux rien faire?
– C’est son père… me répond-elle à mi-voix »
Ce qui sonne non pas tant comme une évidence que comme la reconnaissance voilée d’une fatalité.

Quelques jours plus tard, pourtant, quand je reprends des nouvelles de Mara: « Elle est revenue. J’ai forcé sa mère à parler avec cet homme, à le convaincre de la laisser revenir vivre avec moi. » Un sourire, à peine, ponctue la réponse. Mais derrière lequel on perçoit l’éclat d’une victoire, d’une évidence tranquille.

Hémorragie

Rendu visite à N. à l’hôpital l’autre jour. Je suis frappée de voir le nombre de gens qui s’essaiment dans les allées qui le bordent et dans le petit parc attenant, dans les couloirs et jusque dans la salle où je la retrouve, entourée par tant de sœurs, tantes, cousines que je n’ai pas retenu leur nombre. Elle m’indique, un peu à l’écart, B., son garçon désormais adulte (dix-sept ans, m’a-t-elle rappelé). Je le rencontre pour la première fois.

N. est faible encore, et assignée à l’hôpital pour encore une semaine, au moins. Il est vaguement question d’une opération. Difficile de comprendre de quoi elle souffre, exactement, ou plutôt quelle est la cause de l’hémorragie. D’une langue à l’autre, d’une culture à une autre, et peut-être à cause de la difficulté à obtenir et à retenir un diagnostic médical.

Je me demande combien de temps N. a dû attendre, dans cet hôpital surpeuplé, pour être prise en charge, le matin de son arrivée.

Hawa, qui m’a guidée jusque là après sa journée de travail, m’attend. A nouveau, elle m’accompagne et me guide dans les détours qu’il faut prendre pour trouver la sortie, même si son arrêt de bus est juste au coin. Il est presque six heures. Le soleil ne va pas tarder à se coucher. Lorsque je lui demande combien de temps il lui faudra pour regagner son logement et ses deux enfants, elle répond tranquillement: « two hours ».

On verra bien

Elle me dit : on aimerait bien avoir un bébé. L’autre jour, j’ai eu des saignements assez forts. Je crois que c’était une fausse couche. On verra bien.

Même à quarante-cinq

Elle m’a dit : j’aimerais bien essayer.

Le docteur a dit que c’était possible. On est allé à l’hôpital avec Pierre pour vérifier et, malgré mon problème à l’utérus il y a deux ans, ils ont dit que je pouvais encore avoir un enfant.

Ici l’âge n’est pas un problème. Même à quarante-cinq.

Ma mère me le demande tout le temps: « Je prendrai soin de toi. Fais-nous un deuxième bébé. Ton fils est un homme, maintenant. Il n’a plus besoin de toi. »

Je lui réponds : « Attention, je vais le faire et tu vas devoir obéir à tous mes caprices, ha ha! ».

Je le lui ai caché pendant longtemps

Elle m’a dit : mon fils s’est mis à marcher à neuf mois.

J’étais gênée de montrer ça à son père. Je le lui ai caché pendant longtemps. Un jour – notre fils avait peut-être déjà quatorze ou quinze mois – mon mari est rentré de voyage et l’a trouvé en train de marcher. J’ai fait semblant que c’était tout récent.

… Je le lui ai caché parce qu’ici, quand ton enfant marche, ton homme pense qu’il est temps de t’en faire un deuxième. Je ne voulais pas tout de suite.

Il y en a que je connais à peine

Elle m’a dit : après, il y a eu les funérailles et la réunion de famille. Avec la famille élargie. Des cousins, des oncles, des tantes… Il y en a que je connais à peine. C’est un vrai clan, ma famille. C’est là qu’on décide. On discute et on se met d’accord. On a dû tenir tête à certains, ceux qui réclamaient leur part parce qu’ils estiment y avoir droit. Ils trouvaient qu’il y avait beaucoup trop d’argent pour nous. Qu’on risquait de le dilapider en sortant, en buvant, en s’amusant. C’est mon frère, le second, qui a été choisi pour gérer l’héritage. La suite se passe au tribunal. Normalement, on doit attendre trois mois, pour voir si quelqu’un d’autre ne se présente pas pour réclamer sa part. Un frère ou une sœur cachée. Heureusement, mon frère connaît le juriste (ils étaient à l’école ensemble), la procédure pourra aller plus vite.

Après l’enterrement, mes frères et moi, on s’est partagé ses affaires, des trucs qu’on connaît depuis toujours, auquel on est attaché sentimentalement. On a donné pas mal de choses à l’église. C’est ce qu’aurait fait ma mère.

On l’a enterrée à Mwanza. Certains voulaient rapporter le corps jusqu’au village de sa famille. On a refusé. Il était temps qu’on l’enterre.

Je n’arrive pas toujours à le croire. Maman est morte. Je suis vraiment seule. Mais j’ai confiance.