Between the (blood)lines

Over the past few months, I researched the feminine period and the so-called “premenstrual syndrome”. I am neither the first to do so, nor hopefully the last. I was struck by the sheer number of women for whom the few days preceding the period (“premenstrual”), those during and even after the period, are synonymous of diverse experiences, relationally, physically or psychologically. Experiences often undergone in isolation and invisibility. These days, I noted, may sometimes also be a moment of surprise and discovery.

Would it be your case, would you be sensitive to this topic or would you know people who are, do not hesitate to contact me. Within the framework of my research and of a pluridimensionnel creation work, I am meeting people all around, from different backgrounds and disciplines.

I interview them, preferably on live (but it is still possible to organise it online).

And I propose them, if they want to participate further, to take part in a creative writing lab around the topic.If you want to share a story with me, to exchange on the topic, feel free to write me, I would be happy to read you!

En français, c’est par ici

Le sang revient toujours

Le sang revient toujours. Tracer son invisible dessein aux revers des linges clairs.

Qu’est-ce en nous qui dévore son festin sanglant ? Quel cerbère ronge son os, en boudant ces lambeaux de rouge qu’il faut abandonner chaque mois ? Que devons-nous à la lune ? Quel tribut à Ève, et lequel à Adam ? Quelle taxe à la médecine ? Et si j’étais Médée, aurais-je des règles noires ?

Mais quelle est donc cette alchimie, qui couve en secret comme un feu et nous gonfle de fiel ou de joie, sans que nous y reconnaissions grand-chose ? Sommes-nous invitées pour des traversées périodiques sur la nef des fous, dans la cage aux fauves ?

Le sang revient toujours. Entre le sang, entre les lignes, extirper des voix, des mots, des échos. D’entre les lignes, s’extirper, ébaucher de nouveaux contours.

Car tout recommence.

Pour en savoir plus

*

The blood always returns. Drawing its invisible design on the underside of pale cloth.

What side of us partakes in its bloody feast? Who is this Cerberus gnawing at a bone, disdaining the red scraps discarded every month? What do we owe the moon? What tribute to Eve, and what to Adam? What duty to medicine? And if I were Medea, would I have a black period?

What then is this alchemy, this quietly smouldering fire which fills us with bitterness or joy while we stand by? Do we board a ship of fools on these periodic crossings, caged amongst wild beasts?

The blood always returns. Abscond the bloodlines, draw out voices, words, echoes. Break loose from the lines, draft new outlines.

Because everything starts again.

*

Je ne crois pas que nous vivrons aussi vieux

– Yohanna. Avec un Y, pas un J. Son père voulait qu’il s’appelle Yona. (Comme celui qui passe trois jours dans le ventre d’une baleine). Mais on était déjà tous habitués à Yohanna, il a été baptisé comme ça, alors on n’a pas changé.
.. Ca fait déjà un an, oui. Un beau garçon, qu’il était. Comme son père. Son père est très beau.
– Je lui ai écrit une lettre. Je ne l’oublierai pas.
– Moi non plus. Il est là quelque part. Je pense à lui tous les jours.
– Comment vont-ils, chez toi ?
– Hier j’ai parlé avec Babou (l’arrière-grand-père de Yohana). Il est chez ma mère. Il est venu pour un temps à Dar es Salaam, parce qu’il doit toujours être payé pour sa participation dans la seconde guerre mondiale. Ce sont les Britanniques, ils se sont souvenus des soldats tanzaniens il n’y a pas longtemps. Mais mon grand-père n’a pas encore reçu l’argent qu’on lui doit, alors il est venu à Dar es Salaam pour régler ça. 
Babou est assez petit, tu sais… Il m’a raconté qu’en fait il était trop petit en taille pour s’enrôler, mais il a envoyé un grand gaillard s’inscrire à sa place, en lui demandant de se faire passer pour lui. « Quand ils appellent Francis, tu y vas, je reste dans la queue. » Ils n’y ont vu que du feu.
… C’est comme ça qu’il a fait la guerre, quelque part au nord là-bas. Il est passé en Ouganda, puis en Egypte je crois.
– La seconde guerre mondiale… Ca remonte à longtemps, ça!
– Mon grand-père est vieux.
- Quel âge a-t-il ?
– Il doit avoir dans les cent quinze ans, tu sais. Il est un peu sourd, mais en forme. Il m’a demandé de lui acheter un costume et un chapeau la dernière fois que je l’ai vu. Il aime mettre de beaux costumes et des chapeaux.
… Il a fait la guerre longtemps. Il avait deux frères. Il voulait qu’ils puissent prendre femme, tous les trois, et quand il a eu assez d’argent pour les trois femmes, il est rentré et ils se sont mariés tous les trois en même temps à l’église du village. Un des frères a eu trois filles, un autre trois garçons et Babou a eu trois filles aussi.
Je ne crois pas que nous, nous vivrons aussi vieux…

Lettre à J.

Depuis le lieu où tu demeures, aucun chemin que j’aie parcouru, aucune ligne d’horizon qui me soit familière.

Ne viendrais-je jamais m’arrêter auprès de ta sépulture ? Faudra-t-il que je me sois assez éloignée pour que je puisse entreprendre ce voyage tacitement désavoué, ce voyage coulé au large de mon indolence, de mon inconsolable paresse ? Pour qu’il apparaisse enfin, ce voyage, tel quel. Voyage, pérégrination, pèlerinage rendu à ce qui est resté sans voix, sans mots, sans adieu.

Que restera-t-il de toi, au lieu de mon errance, au temps de mon chemin ? Je me suis souvent demandée combien de temps mettait un corps pour pourrir, pour disparaître, se fondre dans la terre dans laquelle il est enseveli, combien de temps résistaient le bois, les cheveux, les os. Combien pèse le corps d’un enfant mort, lorsque les vers l’ont rongé ? Si je venais m’agenouiller auprès de tes ossements, est-ce que je pourrais seulement tenir en ma paume le quart de tes membres calcifiés ? Est-ce que mes pouces et mes majeurs ne suffiraient pas à encercler ton crâne ?

Je t’ai à peine connu, le pourrais-je jamais ? Je n’ose pas parler de toi à tes proches, je n’ose pas demander, arracher à la pudeur le poids d’une explication plus dense, qui resterait pourtant plus volatile qu’une farine dispersée. Un poumon mort, une mauvaise médication, des causes obscures, qu’on ne peut pas arracher à leur obscurité, tant est sourd l’écho de leur exposé, et âcre son arrière-goût.

Mère déjà bouleversée devant la fragilité de mes touts petits, emmêlée de tendresse et d’inquiétude, comment ne pas se fissurer devant l’impossible évidence, comment ne pas sentir dans mon corps même l’irrémédiable, la béance de la perte, et recevoir dès lors, de plein fouet, leurs effets, leurs inavouables questions – aurais-je pu ? Ne suis-je pas, moi aussi, partie de ton décès, des circonstances qui l’ont vu émerger ?

Johanna.

Ce prénom restera peut-être celui des gestes que je n’ai jamais accomplis. Je t’ai à peine connu. Quelques minutes, peut-être, de présence commune, et la série de jours où la tienne était évoquée, où je m’enquérais de toi comme des autres, est-ce qu’il va bien (toujours cette question et pas l’autre, le revers, est-ce qu’il va mal, non, est-ce qu’il va bien, mieux, en paix), comment va l’enfant, va la sœur, va le frère, va la mère ou le père.

J’ai connu ta sœur, aussi, quelques minutes j’ai pu la regarder vivre, je sais qu’elle pousse, que son énergie est vivace, qu’elle entame des études secondaires et que l’école lui réussit, que son père a voulu l’enlever à celle qui l’a élevée, nourrie de sa présence, de son amour, que ce lien-ci a eu raison de l’autre, qu’elle est en passe de devenir une femme et qui sait, un jour, une mère.

Je connais ta mère, qui bourlingue dans une existence fanée trop tôt, trop fantaisiste qu’elle a été, trop amoureuse de quelque chose qui l’étourdisse, ou du mauvais homme, ou de la vie à côté. Qui sait. Je connais son sourire un peu triste, je le garderai à l’esprit et aussi longtemps qu’elle vivra, tu vivras aussi quelque part dans ce visage-là, dans ces moments épars d’une joie qui nous touchera, qui nous fera sensible aux pas mal assurés des petits enfants, à la brise dans le feuillage, à la lumière du jour, aux corps vieillissant qui seront autour de nous.

Je connais ta tante, qui tant de fois a bercé mes petits, les a nourris, guidés, lavés, soignés, qui chantonne auprès d’eux et rit de leurs facéties, dont la voix n’a jamais failli, dont le sourire a tant de fois comblé leurs journées d’enfants.

Je te connais et je ne te connais pas ; combien de pas faudra-t-il pour arriver là où tu reposes, dans l’immense silence où je rendrais les armes, moi aussi, un an et des poussières ou quelques dizaines d’années, mais la même vie, la même chair, le même silence.

Soline

Kampala, le 6 février 2014, à peu près un an après ta mort

Son père l’a reprise

Je lui demandais des nouvelles de sa nièce, Mara. Elle m’a dit, après un instant de silence: « Son père l’a reprise ».

Mara va entamer ses études secondaires, à quatorze ou presque quinze ans. L’école lui réussit. Je ne l’ai plus vue depuis longtemps, mais je sais que ce n’est plus une enfant, peut-etre déjà une femme. Sa grande soeurdada mkubwa, la soeur aînée de sa mère – m’avait soufflé: « Je ne veux plus la laisser seule trop longtemps. Elle atteint l’âge où c’est dangereux. Les hommes… »

Son père a flairé l’aubaine. Il est venu l’enlever à sa tante, qui élève, nourrit, soigne Mara depuis qu’elle a deux ans. Il l’a reprise. Bientôt, Mara sera une fille à marier. Pour laquelle une dote devra être versée. Avant, ce n’était qu’une enfant, une bouche à nourrir, des frais scolaires à débourser.

« – Et tu ne peux rien faire?
– C’est son père… me répond-elle à mi-voix »
Ce qui sonne non pas tant comme une évidence que comme la reconnaissance voilée d’une fatalité.

Quelques jours plus tard, pourtant, quand je reprends des nouvelles de Mara: « Elle est revenue. J’ai forcé sa mère à parler avec cet homme, à le convaincre de la laisser revenir vivre avec moi. » Un sourire, à peine, ponctue la réponse. Mais derrière lequel on perçoit l’éclat d’une victoire, d’une évidence tranquille.

Hémorragie

Rendu visite à N. à l’hôpital l’autre jour. Je suis frappée de voir le nombre de gens qui s’essaiment dans les allées qui le bordent et dans le petit parc attenant, dans les couloirs et jusque dans la salle où je la retrouve, entourée par tant de sœurs, tantes, cousines que je n’ai pas retenu leur nombre. Elle m’indique, un peu à l’écart, B., son garçon désormais adulte (dix-sept ans, m’a-t-elle rappelé). Je le rencontre pour la première fois.

N. est faible encore, et assignée à l’hôpital pour encore une semaine, au moins. Il est vaguement question d’une opération. Difficile de comprendre de quoi elle souffre, exactement, ou plutôt quelle est la cause de l’hémorragie. D’une langue à l’autre, d’une culture à une autre, et peut-être à cause de la difficulté à obtenir et à retenir un diagnostic médical.

Je me demande combien de temps N. a dû attendre, dans cet hôpital surpeuplé, pour être prise en charge, le matin de son arrivée.

Hawa, qui m’a guidée jusque là après sa journée de travail, m’attend. A nouveau, elle m’accompagne et me guide dans les détours qu’il faut prendre pour trouver la sortie, même si son arrêt de bus est juste au coin. Il est presque six heures. Le soleil ne va pas tarder à se coucher. Lorsque je lui demande combien de temps il lui faudra pour regagner son logement et ses deux enfants, elle répond tranquillement: « two hours ».

On verra bien

Elle me dit : on aimerait bien avoir un bébé. L’autre jour, j’ai eu des saignements assez forts. Je crois que c’était une fausse couche. On verra bien.

Même à quarante-cinq

Elle m’a dit : j’aimerais bien essayer.

Le docteur a dit que c’était possible. On est allé à l’hôpital avec Pierre pour vérifier et, malgré mon problème à l’utérus il y a deux ans, ils ont dit que je pouvais encore avoir un enfant.

Ici l’âge n’est pas un problème. Même à quarante-cinq.

Ma mère me le demande tout le temps: « Je prendrai soin de toi. Fais-nous un deuxième bébé. Ton fils est un homme, maintenant. Il n’a plus besoin de toi. »

Je lui réponds : « Attention, je vais le faire et tu vas devoir obéir à tous mes caprices, ha ha! ».

Je le lui ai caché pendant longtemps

Elle m’a dit : mon fils s’est mis à marcher à neuf mois.

J’étais gênée de montrer ça à son père. Je le lui ai caché pendant longtemps. Un jour – notre fils avait peut-être déjà quatorze ou quinze mois – mon mari est rentré de voyage et l’a trouvé en train de marcher. J’ai fait semblant que c’était tout récent.

… Je le lui ai caché parce qu’ici, quand ton enfant marche, ton homme pense qu’il est temps de t’en faire un deuxième. Je ne voulais pas tout de suite.

Il y en a que je connais à peine

Elle m’a dit : après, il y a eu les funérailles et la réunion de famille. Avec la famille élargie. Des cousins, des oncles, des tantes… Il y en a que je connais à peine. C’est un vrai clan, ma famille. C’est là qu’on décide. On discute et on se met d’accord. On a dû tenir tête à certains, ceux qui réclamaient leur part parce qu’ils estiment y avoir droit. Ils trouvaient qu’il y avait beaucoup trop d’argent pour nous. Qu’on risquait de le dilapider en sortant, en buvant, en s’amusant. C’est mon frère, le second, qui a été choisi pour gérer l’héritage. La suite se passe au tribunal. Normalement, on doit attendre trois mois, pour voir si quelqu’un d’autre ne se présente pas pour réclamer sa part. Un frère ou une sœur cachée. Heureusement, mon frère connaît le juriste (ils étaient à l’école ensemble), la procédure pourra aller plus vite.

Après l’enterrement, mes frères et moi, on s’est partagé ses affaires, des trucs qu’on connaît depuis toujours, auquel on est attaché sentimentalement. On a donné pas mal de choses à l’église. C’est ce qu’aurait fait ma mère.

On l’a enterrée à Mwanza. Certains voulaient rapporter le corps jusqu’au village de sa famille. On a refusé. Il était temps qu’on l’enterre.

Je n’arrive pas toujours à le croire. Maman est morte. Je suis vraiment seule. Mais j’ai confiance.

Alors je l’ai fait

Elle m’a dit : il fallait que je me morde les lèvres. Le corps était dans un état difficile, à cause du type de maladie qui l’a emportée.  Je l’ai lavée. Je ne pouvais pas empêcher mes larmes de couler, je serrais les dents. Mais je l’ai fait. Je suis sa seule fille.

Elle voulait toujours que je l’aide pour son bain, que je lui frotte le dos, que je verse de l’eau dessus. Elle était folle de mode africaine, elle collectionnait les vitenge, elle s’en coiffait. Alors je l’ai fait. J’ai lavé son corps, je lui ai fait sa toilette, je l’ai habillée des pieds à la tête, j’ai pensé à tout, même les sous-vêtements. Et je l’ai coiffée.

Et même là, je ne pouvais pas croire qu’elle était morte.

Elle est morte à six heures du matin. Ils ont laissé son corps dans son lit, tel quel, jusqu’à midi. Il avait pourtant besoin de soins rapides, vu le type de maladie. Mais ils refusaient de s’en occuper sans un bakchich. Il a fallu que le directeur de l’hôpital, un ancien collègue de mon oncle, passe par là et gueule un bon coup pour que tout à coup ils se mettent au travail.

C’était comme ça tout le temps. Elle appelait l’infirmière pour qu’on lui donne un antidouleur – un cancer du pancréas, tu peux imaginer – et il fallait payer l’infirmière pour qu’elle bouge. Ma tante m’a raconté. Elle était auprès d’elle à la fin.

Cette nuit-là, vers trois heures du matin, elle a commencé à cracher du sang. Du sang frais. Elle savait que c’était sa fin qui approchait. Elles ont prié ensemble, ma tante et elle. Puis elle s’est endormie paisiblement. Elle est morte comme ça, tranquillement, dans son sommeil. Après avoir tellement souffert.

Cette nuit-là, je me suis levée et je ne sentais plus mes jambes, je tremblais.  C’était vers trois, quatre heures. L’heure à laquelle elle a commencer à agoniser. Avec M. on avait regardé un film et eu une discussion sur les fantômes. Il a cru que je faisais un cauchemar.

Le lendemain matin, vers sept heures, j’ai eu mon frère au téléphone, pour avoir des nouvelles. Il m’a dit de sauter dans un avion et de venir à Mwanza tout de suite, elle allait mal, elle me réclamait disait-il. Une heure plus tard, alors que j’étais en train de faire la réservation, je recevais un message de condoléances d’un presqu’inconnu. J’ai rappelé mon frère.

« Dis-moi la vérité. »

Maman est morte.

Encore aujourd’hui, c’est difficile à croire. Elle est vraiment partie.

Maman n’aurait pas aimé que je passe quarante jours à me lamenter. Ici, la tradition veut qu’on prenne le deuil et qu’on se retire pendant quarante jours. Une quarantaine. Maman était quelqu’un de tellement vivant.

La loi du plus…

Le 11 avril, j’ai vu une femme plier sous le souvenir d’un meurtre – souvenir à peine, cri et vision encore bien trop présents – : le matin-même elle marchait dans la rue derrière chez elle, elle se rendait à son travail, elle passait et dans une voiture garée une autre femme pleurait et criait. Non, non. Un homme l’étranglait. Puis elle s’est tue.

Mais sa voix résonne encore dans les yeux de L. qui plie, et voudrait pleurer, assise devant la porte ouverte et la pluie qui descend. Pendant qu’elle me raconte, l’enfant joue entre ses pieds.