Peut-être que nous sommes tous déjà morts

Nous mangeons. Nous baisons. Nos corps évacuent leurs matières, des gaz et des liquides; des champs énergétiques se dissolvent dans de plus larges champs, plus diffus, dont la teneur nous échappe, nous nous entrechoquons lors d’échanges que des codes que nous n’avons pas inventés régissent, nous créons du plus et du moins, nous nous déchargeons d’angoisse et de plastique, nous arborons des parures et des machines qui nous prolongent, nous devancent déjà, nous asservissent aux fins d’histoires collectives, de juteuses prospections.

Nous avons des idées. Et des opinions. Nous tremblons parfois de froid. Nous nous brûlons la peau. Nous saluons la lumière. Nous saluons les weekends. La fin du labeur. Nous saluons la ligne tracée par la balle entre le pied et le filet. Nous saluons le point d’impact et nous saluons les morts. Les dépouilles de ceux qui sont morts. Parfois, nous les saluons. Parfois ils nous sont arrachés trop brusquement. Parfois c’est bon débarras, même si on a une petite remontée acide et l’arrière-goût qui reste, quand l’événement se produit. Alors nous saluons les jours qu’il nous reste et que nous ignorons. Nous portons des toasts aux visages que la nuit grime. Aux poings serrés des nouveaux-nés. Et nous saluons ceux qui partent avec une déférence idiote, un brin de jalousie. Nous saluons ce que nous n’avons pas encore détruit et nous savons bien, au fond, que rien ne subsistera.

de passage

si je suivais ton vol
son tracé pointillé
dans la gaze de novembre
(un ciel levantin)

si je suivais ton vol
en suspendant mon souffle
à tes ailes qui le brassent
et en battant réveillent
le sang presque tiède et les rires éteints

et si je le surprends
la nuque renversée et les paupières tournées
y enlace la langue
brouille les lignes et rature
les mots en souffrance et les adieux fêlés

si je suspends mon vol
pour que tu le prolonges

oiseau

pour que tu le prolonges

par delà les murs hérissés d’hyperboles
par delà les crissements des craintifs affolés
et les semelles de plomb et les aveuglements
en te moquant du monde et de ma voix cassée

oiseau

serais-je enfin là
où le rouge se rallume
où peut luire dans nos mains
rien
– que la joie de ne faire que passer

Jérusalem 2018

Between the (blood)lines

Over the past few months, I researched the feminine period and the so-called “premenstrual syndrome”. I am neither the first to do so, nor hopefully the last. I was struck by the sheer number of women for whom the few days preceding the period (“premenstrual”), those during and even after the period, are synonymous of diverse experiences, relationally, physically or psychologically. Experiences often undergone in isolation and invisibility. These days, I noted, may sometimes also be a moment of surprise and discovery.

Would it be your case, would you be sensitive to this topic or would you know people who are, do not hesitate to contact me. Within the framework of my research and of a pluridimensionnel creation work, I am meeting people all around, from different backgrounds and disciplines.

I interview them, preferably on live (but it is still possible to organise it online).

And I propose them, if they want to participate further, to take part in a creative writing lab around the topic.If you want to share a story with me, to exchange on the topic, feel free to write me, I would be happy to read you!

En français, c’est par ici

Le sang revient toujours

Le sang revient toujours. Tracer son invisible dessein aux revers des linges clairs.

Qu’est-ce en nous qui dévore son festin sanglant ? Quel cerbère ronge son os, en boudant ces lambeaux de rouge qu’il faut abandonner chaque mois ? Que devons-nous à la lune ? Quel tribut à Ève, et lequel à Adam ? Quelle taxe à la médecine ? Et si j’étais Médée, aurais-je des règles noires ?

Mais quelle est donc cette alchimie, qui couve en secret comme un feu et nous gonfle de fiel ou de joie, sans que nous y reconnaissions grand-chose ? Sommes-nous invitées pour des traversées périodiques sur la nef des fous, dans la cage aux fauves ?

Le sang revient toujours. Entre le sang, entre les lignes, extirper des voix, des mots, des échos. D’entre les lignes, s’extirper, ébaucher de nouveaux contours.

Car tout recommence.

Pour en savoir plus

*

The blood always returns. Drawing its invisible design on the underside of pale cloth.

What side of us partakes in its bloody feast? Who is this Cerberus gnawing at a bone, disdaining the red scraps discarded every month? What do we owe the moon? What tribute to Eve, and what to Adam? What duty to medicine? And if I were Medea, would I have a black period?

What then is this alchemy, this quietly smouldering fire which fills us with bitterness or joy while we stand by? Do we board a ship of fools on these periodic crossings, caged amongst wild beasts?

The blood always returns. Abscond the bloodlines, draw out voices, words, echoes. Break loose from the lines, draft new outlines.

Because everything starts again.

*

Incognito

Je me glisserai au milieu des autres.

Ni vu ni connu.
« Smiiile! »
C’est comme ça qu’on me verra.

Je me glisserai éléphant
parmi les porcelaines
invisible et encombrant
dans le souvenir shop.

Ni vu ni connu.

Les premières images – Jérusalem –

Ce devait être le premier jour, peut-être le second. Nous arrivions, la ville surgissait. Carrés de pierre claire, pans de lumière, tableaux criards derrière des vitrines luxueuses, puis presque sans transition, demi-lune rêveuse au sommet d’un minaret, achalandage bigarré, serpents de rues et de murailles où rien n’est encore familier. Je considère les choses silencieusement, circonspecte, dans une expectative qui n’est pas nommée. Pas inquiète non, mais avec ce léger décalage qu’on ne retrouvera plus par la suite: voici les lieux où je vais vivre ces trois prochaines années, qui me deviendront familiers, je les vois pour la première fois, rien n’est encore écrit. (C’est faux, un sous-texte énorme est déjà en branle, personne n’est dupe, d’ailleurs).

Nous sommes allées manger une glace. Rue de Jaffa, artère commerciale, piétonne, effervescente. C’est le 2 ou le 3 juillet, il fait chaud. Des clowns de rue se sont lancés dans une pantomime. Un attroupement se forme, nous en sommes. Les glaces sont mangées, les lèvres et les doigts des enfants en gardent un souvenir poisseux. Il y a des familles religieuses, les femmes, toutes en jupes qui leur tombent mi-mollet, portent des bas malgré la chaleur, certaines se sont couvert les cheveux. Je ne distingue pas encore les perruques des vraies chevelures. Beaucoup d’enfants en bas âge, de très petits garçons avec déjà d’impressionnantes papillotes. Il y a un groupe de jeunes coiffés de dreadlocks assis par terre, des guitares sur le dos, leurs pantalons bouffants font concurrence à l’accoutrement des clowns. Il y a des badauds indifférenciés, des bébés dans des poussettes, des gens qui brandissent leur téléphone pour prendre des photos. Les enfants suivent le spectacle avec attention, devant nous, en rang avec d’autres petits rassemblés là par hasard. Juste à côté, deux jeunes hommes, debout côte à côte, attirent mon attention. L’un d’eux, surtout; il porte un jeans bien coupé, une chemise unie, seyante, des ray-ban, des baskets discrètement griffées. Sur le crâne, une kippa sobre, assortie au reste. Et puis, en bandoulière, ce dernier accessoire, porté avec une fausse négligence (ou un vrai détachement, je ne sais pas ce qui m’inquiéterait le plus), une arme automatique, kalashnikov ou autre que sais-je, j’ai la chance de pouvoir tout ignorer dans ce domaine.

Donc voilà, la vision qui s’offre en cette après-midi radieuse, la première à Jérusalem, et qui, quoi que je fasse, ne s’estompera pas tout à fait, même si elle deviendra presque banale, même si j’en percevrai parfois de vagues échos ailleurs, sur les places de ma ville natale*: des enfants assistent à un spectacle de rue, mangent des glaces, rigolent un coup et une arme qui doit faire la moitié de leur taille se balance juste à côté de leurs têtes, portée par un jeune homme à la mise soignée, à peine sorti de l’adolescence.

 

 

* À la différence notable près: à Bruxelles, ce type d’armes se trouve dans les mains d’hommes en uniforme kaki. Ça ne me fait pas plaisir, pas du tout, mais le périmètre est plus clair.

** D’après ce que m’a expliqué une ancienne soldate, le port d’armes par des civils est autorisé en Israël pour les armes de poing uniquement, à l’exception des colons que l’argent du contribuable américain notamment fournit largement en mitraillettes.

 

 

Jérusalem (la porte d’à côté)

C97A3965Bon. Voilà un an et des semaines (des mois même) que je vis à Jérusalem. D’emblée, à ceux qui s’exclamaient, plus ravis que moi, mais quelle aubaine, tu vas certainement être très inspirée, tu vas pouvoir écrire des tas de choses intéressantes, j’ai toujours répondu (quand je prenais la peine de le faire) par une moue dubitative ou un geste vague, qui voulait dire: je ne sais pas.

Quoi? Eh bien d’abord, il faudrait revenir sur ce que le fait d’être inspiré signifie. Étymologiquement, il est intéressant d’apprécier la dimension transitive du terme: on inspire une grande goulée d’air, par exemple. Réflexe vital, on inspire à chaque instant. Que vient alors faire cette forme passive – être inspiré – ici?  S’agirait-il d’un « inspir » dont on n’est pas l’agent? Dont l’initiative, dès lors, ne nous appartient pas? D’une action qui surgit d’ailleurs, par l’intermédiaire d’une force qui n’est pas de notre ressort?

(Ce n’est pas aussi biscornu que ça en a l’air. Prenez les figures mythologiques des muses, par exemple, leurs lèvres susurrant la trame d’une strophe à l’oreille du poète ou du musicien. Ou l’idée toujours vivante malgré le bidet de Duchamps que l’art entretient un lien avec une quelconque entité surnaturelle, une sorte de chenal (cheval me plairait davantage) pour le spirituel. Ou encore les circonvolutions mystiques qu’aiment encore à pratiquer certains lorsqu’ils évoquent leur création. Après tout, on parle de Jérusalem. The Jérusalem.)

Quoi qu’il en soit. Être inspiré impliquerait alors qu’il y ait un vide – réceptacle – qui subsiste quelque part, qui puisse encore être, même brièvement, rempli.

Une terrible interrogation surgit. Suis-je vraiment suffisamment poreuse, légère, fluide, en un mot: inspirable? Sera-t-il possible que Jérusalem m’inspire un jour? M’aspire, m’avale, m’imbibe et me recrache, imprégnée de ses sucs, pour qu’enfin je m’attèle à les traduire, pour qu’enfin je leur prête voix, ma voix mal dégrossie, ma voix toujours grossière? Il faudrait d’abord se défaire de tant de scories: images archiconstruites, ressassées, galvaudées, résistances innombrables qu’elles engendrent, charges innombrables que le lieu accumule – ne fut-ce que politiquement, symboliquement ou historiquement -, extrême inhibition enfin devant un lieu sur lequel tout, semble-t-il, a déjà été dit, répété, chanté, martelé, suggéré, argumenté, écrit et réécrit.

Jérusalem… On pourrait écrire des romans-fleuves. Des manifestes rageurs. Des poèmes désespérés. Des tartines amères. Je vous les épargnerai. Je ne parlerai que des détours que je prends. Des rencontres qu’ils suscitent. Des points de vue qu’ils m’offrent. Je prendrai la porte d’à côté. La petite porte. Qui finit toujours pas se dérober.

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