trois minutes pour écrire le poème

Trois minutes pour écrire le poème qui m’habillera ce soir,
redressera mon corps dans le miroir.

Trois minutes pour marquer d’un trait la paroi d’un âge qui me reste insoumis.

Deux minutes pour en rire; décidément la vie est une farce géante
au pays lillipute
(et nous craignons ses bottes et sa grande bouche d’ogre).

Deux minutes, une minute, des poussières,
pour en faire une farce minuscule,
un joyau égaré dans le gravier des heures,
une Poucette délurée dilapidant ses cailloux
à qui voudra les trouver;
une farce minuscule, ma vie,
au pays des géants,
et quelques secondes de plus pour signaler son passage,
hop hop
trois petits tours, le poème s’effiloche

et je file.

 

de passage

si je suivais ton vol
son tracé pointillé
dans la gaze de novembre
(un ciel levantin)

si je suivais ton vol
en suspendant mon souffle
à tes ailes qui le brassent
et en battant réveillent
le sang presque tiède et les rires éteints

et si je le surprends
la nuque renversée et les paupières tournées
y enlace la langue
brouille les lignes et rature
les mots en souffrance et les adieux fêlés

si je suspends mon vol
pour que tu le prolonges

oiseau

pour que tu le prolonges

par delà les murs hérissés d’hyperboles
par delà les crissements des craintifs affolés
et les semelles de plomb et les aveuglements
en te moquant du monde et de ma voix cassée

oiseau

serais-je enfin là
où le rouge se rallume
où peut luire dans nos mains
rien
– que la joie de ne faire que passer

Jérusalem 2018

Between the (blood)lines

Over the past few months, I researched the feminine period and the so-called “premenstrual syndrome”. I am neither the first to do so, nor hopefully the last. I was struck by the sheer number of women for whom the few days preceding the period (“premenstrual”), those during and even after the period, are synonymous of diverse experiences, relationally, physically or psychologically. Experiences often undergone in isolation and invisibility. These days, I noted, may sometimes also be a moment of surprise and discovery.

Would it be your case, would you be sensitive to this topic or would you know people who are, do not hesitate to contact me. Within the framework of my research and of a pluridimensionnel creation work, I am meeting people all around, from different backgrounds and disciplines.

I interview them, preferably on live (but it is still possible to organise it online).

And I propose them, if they want to participate further, to take part in a creative writing lab around the topic.If you want to share a story with me, to exchange on the topic, feel free to write me, I would be happy to read you!

En français, c’est par ici

Le sang revient toujours

Le sang revient toujours. Tracer son invisible dessein aux revers des linges clairs.

Qu’est-ce en nous qui dévore son festin sanglant ? Quel cerbère ronge son os, en boudant ces lambeaux de rouge qu’il faut abandonner chaque mois ? Que devons-nous à la lune ? Quel tribut à Ève, et lequel à Adam ? Quelle taxe à la médecine ? Et si j’étais Médée, aurais-je des règles noires ?

Mais quelle est donc cette alchimie, qui couve en secret comme un feu et nous gonfle de fiel ou de joie, sans que nous y reconnaissions grand-chose ? Sommes-nous invitées pour des traversées périodiques sur la nef des fous, dans la cage aux fauves ?

Le sang revient toujours. Entre le sang, entre les lignes, extirper des voix, des mots, des échos. D’entre les lignes, s’extirper, ébaucher de nouveaux contours.

Car tout recommence.

Pour en savoir plus

*

The blood always returns. Drawing its invisible design on the underside of pale cloth.

What side of us partakes in its bloody feast? Who is this Cerberus gnawing at a bone, disdaining the red scraps discarded every month? What do we owe the moon? What tribute to Eve, and what to Adam? What duty to medicine? And if I were Medea, would I have a black period?

What then is this alchemy, this quietly smouldering fire which fills us with bitterness or joy while we stand by? Do we board a ship of fools on these periodic crossings, caged amongst wild beasts?

The blood always returns. Abscond the bloodlines, draw out voices, words, echoes. Break loose from the lines, draft new outlines.

Because everything starts again.

*

Incognito

Je me glisserai au milieu des autres.

Ni vu ni connu.
« Smiiile! »
C’est comme ça qu’on me verra.

Je me glisserai éléphant
parmi les porcelaines
invisible et encombrant
dans le souvenir shop.

Ni vu ni connu.

Panta rhei

Les opposés s’accordent; de ce qui diffère vient la plus belle harmonie. 
L’harmonie invisible surpasse celle qui saute aux yeux.
Héraclite

Installation de Ragnar Chacín et Soline de Laveleye –  présentée au Musrara Mix Festival – 29, 30, 31 mai 2018 – Jérusalem

(english below)

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« On a besoin d’entendre les histoires des autres. Une histoire n’existe jamais seule, mais comme motif d’un tissage beaucoup plus vaste. Pour qu’une histoire puisse se ranimer, trouver un nouvel élan et se déployer à travers des chemins insoupçonnés, il lui faut entrer en résonance avec d’autres. Nous avons besoin d’écouter les autres nous raconter leurs souvenirs, pour que les nôtres respirent. Entendre ces souvenirs se matérialiser dans un souffle, une voix, une langue, pour que les nôtres renouent avec leur voix, leur langue. Se baigner dans les souvenirs des autres, pour que le passé ruisselle, que le présent vive, que demain soit ouvert. »

En arrivant à Jérusalem, lieu de mémoire par excellence, de récits contrastés et de tensions extrêmes, Ragnar Chacin et Soline de Laveleye ont ressenti le besoin de faire peau neuve, de se débarrasser les rétines et la peau d’images poussiéreuses, éculées, raidies, compassées, hérissées de certitudes. D’aller se plonger dans le courant d’une mémoire plurielle, aux reflets changeants.

L’installation Panta rhei propose au visiteur un bain ritualisé, de ceux dont on veut sortir rafraîchi, avec des forces nouvelles et une attention ravivée, rincé de tout ce qui nous obstruait. Le visiteur est invité à se plonger dans un ruissellement de voix, transmises ou transposées, à s’immerger dans un flux de souvenirs qui, brassés, multiplient les échos, amplifient la résonance. À son tour, s’il le souhaite, il pourra laisser sa voix rejoindre ce courant, y laisser filer un souvenir, une brindille, un morceau d’histoire.

***

Opposites go together; out of what differs comes the fairest harmony. The invisible harmony surpasses the visible one. 
Heraclitus 

Installation – Ragnar Chacín & Soline de Laveleye – Musrara Mix Festival – 29, 30, 31 May 2018 – Jerusalem

reza-shayestehpour-14238-unsplash.jpg« We need others’ stories. A story never exists alone, but as pattern of a much larger weaving. For a story to be revived, to unfold, to find new momentum and unsuspected ways, it must resonate with other stories. We need to listen to others telling us their memories. So that ours can breathe. To hear these memories materialise in breathes, voices, languages. So that ours stories can regain their voice and their language. We need to bath in others’ memories, for the past to flow, for the present to live, for tomorrow to be open. »

On arriving in Jerusalem, such a place of memory, contrasted stories and extreme tensions, Soline de Laveleye and Ragnar Chacin felt the need to go through a face-lift to free their retinas and their skin of dusty, tired, stiffened images spiked with certainties. They needed to dive deep into the flow of a plural and shimmering memory.
The installation Panta rhei proposes to the visitor to take part in a ritualised bath, from which one leaves rinsed, energised and with a restored awareness, liberated from obstructions. The participants are invited to plunge themselves in a streaming of voices, a flow of brewed stories that create echoe effects and might trigger their own memory.

Les premières images – Jérusalem –

Ce devait être le premier jour, peut-être le second. Nous arrivions, la ville surgissait. Carrés de pierre claire, pans de lumière, tableaux criards derrière des vitrines luxueuses, puis presque sans transition, demi-lune rêveuse au sommet d’un minaret, achalandage bigarré, serpents de rues et de murailles où rien n’est encore familier. Je considère les choses silencieusement, circonspecte, dans une expectative qui n’est pas nommée. Pas inquiète non, mais avec ce léger décalage qu’on ne retrouvera plus par la suite: voici les lieux où je vais vivre ces trois prochaines années, qui me deviendront familiers, je les vois pour la première fois, rien n’est encore écrit. (C’est faux, un sous-texte énorme est déjà en branle, personne n’est dupe, d’ailleurs).

Nous sommes allées manger une glace. Rue de Jaffa, artère commerciale, piétonne, effervescente. C’est le 2 ou le 3 juillet, il fait chaud. Des clowns de rue se sont lancés dans une pantomime. Un attroupement se forme, nous en sommes. Les glaces sont mangées, les lèvres et les doigts des enfants en gardent un souvenir poisseux. Il y a des familles religieuses, les femmes, toutes en jupes qui leur tombent mi-mollet, portent des bas malgré la chaleur, certaines se sont couvert les cheveux. Je ne distingue pas encore les perruques des vraies chevelures. Beaucoup d’enfants en bas âge, de très petits garçons avec déjà d’impressionnantes papillotes. Il y a un groupe de jeunes coiffés de dreadlocks assis par terre, des guitares sur le dos, leurs pantalons bouffants font concurrence à l’accoutrement des clowns. Il y a des badauds indifférenciés, des bébés dans des poussettes, des gens qui brandissent leur téléphone pour prendre des photos. Les enfants suivent le spectacle avec attention, devant nous, en rang avec d’autres petits rassemblés là par hasard. Juste à côté, deux jeunes hommes, debout côte à côte, attirent mon attention. L’un d’eux, surtout; il porte un jeans bien coupé, une chemise unie, seyante, des ray-ban, des baskets discrètement griffées. Sur le crâne, une kippa sobre, assortie au reste. Et puis, en bandoulière, ce dernier accessoire, porté avec une fausse négligence (ou un vrai détachement, je ne sais pas ce qui m’inquiéterait le plus), une arme automatique, kalashnikov ou autre que sais-je, j’ai la chance de pouvoir tout ignorer dans ce domaine.

Donc voilà, la vision qui s’offre en cette après-midi radieuse, la première à Jérusalem, et qui, quoi que je fasse, ne s’estompera pas tout à fait, même si elle deviendra presque banale, même si j’en percevrai parfois de vagues échos ailleurs, sur les places de ma ville natale*: des enfants assistent à un spectacle de rue, mangent des glaces, rigolent un coup et une arme qui doit faire la moitié de leur taille se balance juste à côté de leurs têtes, portée par un jeune homme à la mise soignée, à peine sorti de l’adolescence.

 

 

* À la différence notable près: à Bruxelles, ce type d’armes se trouve dans les mains d’hommes en uniforme kaki. Ça ne me fait pas plaisir, pas du tout, mais le périmètre est plus clair.

** D’après ce que m’a expliqué une ancienne soldate, le port d’armes par des civils est autorisé en Israël pour les armes de poing uniquement, à l’exception des colons que l’argent du contribuable américain notamment fournit largement en mitraillettes.

 

 

Les phrases de la mâcheuse – extraits

Les tresses-moustaches

« Cette année-là, le roi (Midrashti, ou Jean-Paul, je ne sais plus) décida que tous les hommes du pays allaient porter la moustache, et que toutes les femmes devraient, chaque matin, arborer de longues tresses. Ainsi décida-t-il. Et il fit en sorte que la nouvelle se répandît dans tout son royaume.

La nouvelle éclata en effet comme un feu d’artifice: beaucoup de bruit, pétards et explosions spectaculaires (le roi, bien entendu, avait fait battre tambours et sonner trompettes, comme il se doit). Après, il ne resta plus qu’une vague odeur de brûlé. <…> »

 

Les phrases de la mâcheuse

« <…> Je la regardais en silence, elle continuait à avaler ses gros loukoums colorés, avec constance et application, on eût pu croire une mécanique finement huilée, mais les larmes débordaient continuellement de ses yeux noirs, qui se tournaient parfois furtivement vers l’écran de la télévision allumée, dans un coin de la salle. Je ne peux plus dire si les autres clients les avaient remarqués aussi, ses loukoums et ses yeux qui pleuvaient, je ne me rappelle plus s’il y avait d’autres clients dans le café, si la vieille aux chiens avait cessé d’aboyer, si le pochard s’était endormi, si la putain se reposait, si les gros bras la tripotaient encore, si les autres avaient encore leurs mains ligotées, les couilles prises dans les machines à sous, le coeur en apnée, je ne me souviens plus si le patron avait retrouvé un semblant d’énergie et si les toilettes avaient enfin été nettoyées. Je me rappelle ce visage qui mastiquait et que les larmes parcouraient comme une terre arable. J’avais enfin osé le mot, la question, je l’avais enfin posée, après avoir attendu longtemps, peut-être le temps de douze ou treize loukoums, peut-être plus; j’avais demandé pourquoi pleures-tu pourquoi, comme si elle allait soudain s’arrêter de mâcher et tourner vers moi ses yeux rivés à la télévision qui clignotait comme un attention travaux de démolition en cours <…>

écouter un extrait du texte lu par l’autrice sur Sonalitté 

Les dessins présentés ici, comme tous ceux du livre, sont des réalisations de Dominque  Maes.

Rivages – visages

Je m’en vais. Je quitte à jamais cette terre où je suis née. Il faut bien vivre et vivre sera quitter, vivre ne sera qu’aller, vers ce dernier rivage.

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Photographie d’une photographie d’Hélène Akouavi

Dans ma valise, sagement recroquevillée entre mes jambes, vous ne trouverez rien. Ou presque. Des objets anodins. Personne ne pourra plus raconter leur histoire. Un foulard fleuri, un recueil de poèmes de Mahmoud Darwich, le livre des morts tibétain, un peigne en corne qui tient dans la paume, une montre sans bracelet et une paire de boucles d’oreille en toc (une perle de résine colorée montée sur un fil de métal couleur bronze). Avec ça, un vieux pull en laine à col roulé, deux paires de chaussettes, un pantalon, cinq culottes et deux tee-shirts. Et une grande enveloppe brune.

Chacun de ces objets me relie à une personne longtemps chérie. Ces personnes ont aujourd’hui disparu, englouties par leur propre existence, par le temps ou l’espace. Mais je sais que d’une certaine façon, elles ne me quitteront jamais complètement. Chacune, à sa manière, a fait de moi celle que je suis. Et ces objets, bientôt définitivement muets, ne sont que d’inoffensifs fétiches, la seule chose qui me rappelle au monde pour le temps qu’il reste.

Par contre, l’enveloppe, vous l’ouvrirez. Je le sais. Je l’ai emportée à dessein. Je vous la confie.

J’ai choisi douze photos. J’aurais pu en prendre dix, quinze, cinq ou vingt. Il fallait trancher. J’en pris douze. Les douze mois de l’année, peut-être. Ou les douze apôtres. Les douze pétales du lotus qu’on situe au niveau du cœur.

Pendant trois longues années, j’ai pris des centaines de photos. A chaque fois, ce sont des visages que j’ai photographiés. Je n’ai eu de cesse de prendre en photo ces gens qui arrivaient, seuls ou accompagnés, démunis ou équipés, naïfs ou bien informés face aux aléas possibles, aux droits et aux obligations qui leur incombaient. Mais toujours vulnérables. Ils étaient tous différents, chacune portait en creux son histoire, ses illusions et ses déconvenues. On dira qu’il y a des innocents et des crapules. Peut-être. Mais toutes ces personnes, elles arrivaient. Elles en étaient là. Elles abordaient un rivage. Et cherchaient à lui donner un visage.

Je suis allée dans une vingtaine de pays, dans des dizaines de bureaux, de centres d’accueil, de camps et de refuges. Officiels ou clandestins. Sombres ou chaleureux. Fermés et ouverts. J’ai fait face à des tonnes de questions. De regards détournés. De sourires. D’indifférence. De misère, d’humanité. D’humains.

C’est venu petit à petit. Je ne pourrais pas vraiment dire quand ça a commencé, exactement. Mais progressivement, dans cette quête insensée de visages, de réponses, j’ai perdu mes contours. Je me suis diluée dans cette mer humaine, où chacun, je le répète, ne faisait que répéter le geste du premier homme sur la lune. Alunir, atterrir, arriver – quelque que soit la rive, le pas que l’on fait a beau être petit, ce premier pas que l’on fait, il nous pose quelque part, nous y repose, avec douceur ou violence, dans un ailleurs qui est devenu le seul présent.

Atteindre la rive. Autrefois on racontait que l’hospitalité était une valeur sacrée. Il en allait de la vie et de la mort. Qu’à l’aune de l’accueil qu’on réservait à l’étranger ici se mesurerait l’accueil qui nous serait fait là-bas, dans un autre présent.

Au début, je photographiais comme une professionnelle. Je devais rapporter des images, illustrer des papiers, é-mouvoir, faire sortir les frileux, mettre en mouvement, réfléchir quelque chose du réel. Ensuite, lentement mais sûrement, j’ai cessé de chasser des images. Et j’ai voulu trouver l’humain. J’ai cherché les visages. J’ai mendié les visages. J’ai été prise d’une boulimie de visages. Je les regardais, muette, interdite, incapable de mots, je les photographiais, puis je les vomissais. Je les vomissais, je les pleurais, je les enterrais. Je me débattais dans un deuil insurmontable. Parce que chaque visage portait une vie entière, une vie insaisissable, une vie que rien ne me permettrait de dire.

Car rien ne nous permet de faire surgir l’indicible : le vécu toujours unique d’une existence arrachée à son berceau, à ses échardes, à ses secrets, à sa violence ou à son âpreté, une existence qu’il faut aller ancrer ailleurs, à tout prix, à tout prix il faut l’ancrer, car le pain, le lit, l’école, le chemin, la faute, tout peut être plus doux, on l’espère bien, on s’accroche à cet esquif, une vie meilleure, une vie à la mesure de, de quoi, d’un rêve, d’un ailleurs, cet ailleurs qui a la forme d’un rêve, car on a qu’une vie, qu’une seule vie dans cette peau, pourquoi attendre ?

Que restait-il de moi, dans cette marée ? Où étais-je ? Parce que je ne n’ouvrais pas ma porte à chacune de ces personnes, parce que je restais en marge du drame, parce qu’en fait de drame, il fallait une distance, pouvoir le penser, le dénouer, l’inscrire dans une histoire en marche, plus large et plus complexe, parce que je ne pouvais pas, parce que je ne faisais que construire des images et je manquais quelque chose, l’essentiel, le cœur de l’humain, là où pourrait avoir lieu la rencontre, l’accueil authentique, osé dans sa vertigineuse nudité – mon travail de photographie me menait toujours plus avant dans la dissolution, cette conscience d’un espace jamais atteint, en toute rencontre jamais atteint, d’une rencontre jamais advenue, d’un creux que je ne pouvais combler, et l’altérité, petit à petit, me défaisait.

Alors j’ai ouvert grand les bras, j’ai tout lâché, ou presque. J’ai resserré quelques objets dans une petite valise et j’ai pris le premier train, puis le suivant, et je prendrai toutes les routes qui s’ouvriront devant moi, sans espoir de retour, sans espoir de retour ni d’arrivée, en vagabond, en migrante, en quémandant l’ultime, mes pas livrés aux méandres du monde et aux courbes des corps, à la rencontre de – à défaut d’une réponse, d’un contours, d’un ancrage, d’un cœur à cœur possible – à la rencontre de la fin.

Les photos, vous pourrez vous les faire passer. Ce ne sont que des images, qui occultent des vies mouvantes et indicibles – celle d’une femme jeune et veuve qui baisse les yeux, vers ses enfants d’abord et vers la terre ensuite, ne les relèvera plus ; celle d’un enfant qui gardera toujours cet air ébahi, incapable qu’il est de croire à la disparition soudaine de ses parents, cette soudaineté ne se calmera pas, l’enfant restera perdu ; celle de cette famille qui a tenu ensemble, mais qui se délite dans l’épuisement, l’épuisement du voyage et plus encore, l’épuisement de se dire, de se savoir ailleurs, nulle part, quelle part, l’épuisement de ne plus rien savoir ; celle de ces frères qui ont perdu le leur, que travaillera toujours l’obscure culpabilité du frère perdu, du troisième qui n’est pas arrivé ; celle de ce couple que le chemin a réuni, qui ne pourra plus trouver d’autre source que celle-là, la route qui les malmenés et pourtant réunis ; celle de ce jeune médecin qui entassera longtemps des boîtes de conserve, dont les doigts saisiront des canettes et des boîtes, pendant qu’il cherchera à compter les vies qu’il n’a pas pu sauver ; celle de cette femme grosse d’un enfant à venir, les autres qui lui échappent déjà, se sont roulés dans la boue, en ont plein la bouche et les oreilles, mais le bébé non, pas encore, celui-là, au moins ; celle de cet homme à peine sorti de l’enfance, qui crâne, se trouble, voudrait toucher pour s’assurer de leur chair chaude ces femmes dévêtues, enrage, enragera longtemps ; celle de cet homme entre deux âges, qui chaque soir caressera dans sa poche le morceau de papier où lui sourient ses enfants, qu’il veut croire vivants quelque part, qu’il cherchera longtemps, qu’il n’enterrera jamais ; celle de ces filles qui sont prêtes à vendre leur corps et bien plus pour sortir de l’enfer : l’étroitesse de l’espace et des gestes et des rêves, ces filles érigées vers le monde, vers leur petit coin de monde qu’elles pourront habiter, où enfin s’oublier, se vautrer, s’accroupir ; celle de ce jeune homme qui souhaite étudier, sortir, faire la fête, l’accolade, le mur, faire quelque chose de sa vie et refaire le monde ; celle de l’homme sans futur sans passé sans liens, une brute, errant, égaré, saoulé de violence, de puissance factice et d’illusions noires ; il y a celle aussi d’une enfant qui dort, a trouvé le seul refuge qui reste, le sommeil, dont on en vient à souhaiter qu’il dure longtemps, pour toujours peut-être; le sommeil, le voyage du sommeil loin des rivages acérés.

 

Thèbes n’a pas enterré ses enfants, elle les a emmurés.

Le n° 290 de la revue Marginales est sorti, sur le thème « Enfants non admis »

Un texte en hommage à Fatou Sheriff, son frère et tous les autres.

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Je m’appelle Fatou Sheriff et j’ai douze ans.

Je suis morte.

Je suis morte emmurée vivante, auprès du cadavre pourrissant de ma mère.

Eh bien. Ces choses-là, je vais vous les dire.

D’abord.

D’abord, c’est le grand vautour qui s’est mis à tournoyer là-haut. Pendant plusieurs jours, son ombre a plané sur nos maisons. Mais personne ne le regardait venir.

Quand les femmes allaient chercher de l’eau, l’oiseau se posait sur une branche. Et il les observait.

Quand les hommes se retrouvaient pour le thé, l’oiseau hochait la tête. Et il les surveillait.

Quand les enfants sortaient jouer dans l’air du soir, l’oiseau ricanait. Et il les admirait.

Ensuite.

Ensuite, il y a eu les autorités sanitaires. Elles sont venues, mais il était déjà trop tard. Ce jour-là, ils ont brûlé le cadavre du père.

Ensuite, il y a eu les journalistes. Mais ils ne sont pas restés. Ils se tenaient toujours au seuil. Pas au-delà. Ils posaient des questions, ils enregistraient, ils prenaient des photos et ils repartaient.

Ensuite, plus rien.

Seulement : cette fille, là, qui gémit et qui pleure.

C’est maintenant. C’est toujours.

J’ai perdu le compte des jours. J’ai mangé des racines et des fruits. J’ai bu l’eau du puits. Je ne suis pas malade. Mais j’ai bien envie de vouloir de mourir.

Quand le père est tombé malade, le sorcier a dit que c’était le palu. Qu’il fallait attendre et avaler les comprimés. Quand la mère, elle est tombée malade à son tour, on a dit : « Ebola ». Le vautour, là, se tenait les côtes.

Tout le monde a peur. Tout le monde a toujours peur. Mais cette fois, tout le monde a très peur. Alors tout le monde est parti se cacher. Dans la forêt, de l’autre côté.

Moi aussi j’avais peur au début. Je pleurais, j’attendais que viennent les docteurs de la ville. Je pensais qu’on allait guérir. Ou plutôt, je n’arrivais pas à penser autre chose. A considérer cette chose, là.

Mais maintenant.

Maintenant, je vais vous dire : je n’ai plus peur. Je n’ai plus rien à attendre. Donc je n’attends rien. Je ne parle à personne. Je ne vois personne. Je jette des pierres aux chiens et aux rats. Je marche dans le village. Ce village où je connaissais chacun et tout le monde.

Ce village, ce désert, comme une tombe.

Dans la maison où je dors, j’ai trouvé les affaires des autres. Ces gens-là, je ne les ai pas oubliés. Les voisins non plus je ne les ai pas oubliés. Ni le vendeur de soda. Ni la maîtresse. Ni les cousins. Ni les amis. Ni les autres.

Je ne les oublie pas, les gens. Et je dors dans leur maison.

J’ai retrouvé un peigne. Il y a d’autres objets dans d’autres maisons. Je pourrais les ramasser et les aligner, ça ferait toute la longueur de la rue. J’ai pensé que je pourrais peut-être leur rapporter, aux autres, là dans la forêt. « Tiens, vous avez oublié ça et ça et ça. Vous êtes partis trop vite, quand vous avez fui. » Mais ils n’en voudraient pas. Même, ils les brûleraient, leurs affaires. Toutes leurs affaires dans un grand feu. Et moi aussi peut-être dans le feu, avec le peigne.

Même si je suis « négatif ». Qu’ont dit les autorités. Même si on leur a bien dit. Que je suis « négatif. » Même si je leur disais, que je ne suis pas malade. Mais y a rien à faire. Ils sont retournés à la forêt sauvage. Je ne suis pas le bienvenu. Plus question que je me trouve au milieu d’eux.

Ils ont peur. Personne ne peut empêcher ça. Les hommes et la peur. Vieille histoire. Personne ne sait ce qu’il faut faire. Personne n’a envie de mourir.

Alors je m’étends sur le matelas dans cette maison vide et je laisse courir les chiens et les rats. Je veux seulement ne plus l’entendre. Je ne veux plus aller là où elle crie. Je me bouche les oreilles. Je voudrais m’enterrer. Je voudrais courir loin d’ici. Mais loin d’ici, il n’y a rien ni personne. Nulle part. Où arriver.

Cette fille, là, elle crie tout le temps. Elle m’appelle. Au début, elle appelait la mère, le père. Puis elle a dit mon nom. Elle répétait mon nom. Mon frère viens. Mon frère aide-moi. Mon frère libère-moi. Puis elle a seulement appelé. Sans nom. Sa voix est devenue étrange. Je la connais et je ne la connais plus. Elle pleure tout le temps. Elle gémit, elle dit qu’elle a mal. Qu’elle a soif.

Personne n’y entre. Dans cette maison-là. Personne. Rien que les mouches. La mère est morte. Depuis plusieurs jours déjà. Depuis plusieurs jours déjà les mouches sont venues et la mère s’est tue.

Il n’y a plus qu’elle : qui appelle et qui pleure.

Sa voix faiblit dans le soir. Les murs de la maison la gardent bien, de plus en plus fermés, de plus en plus épais. La nuit elle reste dans le noir. Elle pleure. Peut-être qu’elle dort un peu. Dans la maison aveugle. Murés, porte et fenêtres. Ils ont pris des planches et les ont clouées dessus. Ils l’ont condamnée. Ils ont creusé une rigole tout autour. Et ils ont dit : « N’entre pas, sinon tu mourras. »

Maintenant. Ce que je veux, peut-être c’est mourir. Seulement, j’aimerais que ce soit doux.

Demain.

Demain, je vais me lever et je vais y aller : à notre maison. Et quand je serai devant, je lui dirai : ma sœur. Je parlerai bien fort pour qu’elle m’entende à travers les murs. Je l’appellerai. Je lui dirai qu’on meurt tous, qu’elle n’est pas si seule, que je suis encore près d’elle. Que ce sera doux.

Je lui dirai. Demain.

Mais demain les gémissements ont cessés. Demain c’est le silence. Demain je suis tout seul. Je crois qu’il n’y a plus personne, là. Plus personne.

*

Pour Fatou Sheriff, pour son frère et tous les autres

Do you feel the breeze (3) – Vers l’indépendance

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Carte de Dar es Salaam autour de la fin des années 50 – La séparation des quartiers est assez nette.

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Cette ségrégation initiée par les colons allemands sera maintenue et renforcée par les Britanniques, qui reprennent le territoire après la première guerre mondiale. De nouvelles constructions se multiplient dans la zone de Uhindini et Upanga, principalement effectuées par les commerçants asiatiques, spécialement indiens. Ces bâtiments se veulent souvent le reflet de la prospérité croissante de ces familles,  visible notamment à leur élévation à plusieurs étages, et de la volonté de ces commerçants immigrés d’affirmer leur implantation, en gravant leur nom sur la façade. Malheureusement, ces traces d’une partie de l’histoire de la ville sont également de moins en moins nombreuses. Un bon nombre de ces bâtiments ont été détruits, et beaucoup de ceux qui sont encore debout sont menacés de destruction.

Sarah Markes - Indian house - DeS
(c) Sarah Markes – Dar es Salaam Street Level

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Lorsque la Tanzanie accède à l’indépendance, en 1961, une série d’immeubles construits dans le style moderniste a déjà vu le jour, principalement des bâtiments publics. L’architecture inspirée par le mouvement moderniste international était en effet considérée par une partie de l’administration coloniale comme adéquate à l’expression d’une gestion efficace, centrée sur le bien-être de la communauté.

Le passage à l’indépendance n’est pas marqué par une révolution et les bâtiments coloniaux ne sont pas détruits. La nouvelle nation tanzanienne reprend donc les bâtiments administratifs existants à son usage et la continuité prévaut dans les choix architecturaux. La nécessité d’endiguer l’explosion des constructions informelles et la formation de quartiers pauvres et souvent insalubres, liées à un exode rural croissant, s’accompagne également du développement de logements fonctionnels, dans la veine du mouvement moderne et qui correspondent à une certaine idéologie socialiste.

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Sarah Markes - Batiment moderniste - DeS
(c) Sarah Markes – Dar es Salaam Street Level

 **L’artiste britannique Sarah Markes a documenté une partie du patrimoine architectural de Dar es Salaam dans son livre « Street Level » – www.sarahmarkes.com/street-level/

Do you feel the breeze (2) – Les grandes lignes

IMG_4271Dar es Salaam apparaît à première vue comme un amalgame indistinct, du point de vue architectural. Les tôles ondulées marquent le territoire d’un quadrillage incertain et bancal, le verre et l’acier s’érigent un peu partout, les quartiers résidentiels s’étendent rapidement, sans ordre apparent. Dans ce tissu chaotique, il semble souvent difficile de démêler des styles, des caractéristiques d’époques ou des tendances. Mais une trame s’y dessine pourtant en filigrane, qui retrace les grandes lignes de l’histoire de la ville.

Lorsque le sultan omanais Majid décide d’implanter sa base dans le village de pêcheur alors appelé Mzizima, le modèle architectural suivi est celui de Stone Town, à Zanzibar, d’où viennent la plupart des artisans employés dans cette entreprise. Les prémices de la ville de Dar es Salaam apparaissent en 1862. Le long du rivage, sont construits un palais, une mosquée, une résidence pour les hôtes de passage, un bureau de douanes et d’autres habitations.

Tout s’arrête à la mort de Majid, en 1870, mais le site attire à nouveau l’attention d’étrangers une vingtaine d’années plus tard. En 1887, la Compagnie allemande est-africaine y établit un comptoir qui devient son chef-lieu administratif et commercial en 1891. Les Allemands récupèrent la plupart des bâtiments de l’ancien sultan, dont le seul encore visible aujourd’hui est le old Boma, situé sur Sokoine Drive. Ils dessineront ce qui est encore aujourd’hui le plan général de la ville, marqué par une nette volonté de ségrégation raciale. A l’est, le long du front de mer, le quartier aéré des colons allemands s’étire vers le sud et la zone occupée anciennement par les bâtiments du sultan Majid, délimitée par Samora Avenue. Au nord de cette zone, se développe le quartier des commerçants asiatiques et arabes, Uhindini. A l’ouest, la zone industrielle et le port, à côté du quartier réservé aux Africains, Kariakoo.

Dar es Salaam The capital of German East Africa

 

Vue du ciel - DeS - cathedrale et environs
Vue aérienne de la cathédrale et des environs, en front de mer – circa 1960.

 

Vue du ciel - DeS
Le quartier populaire de Kariakoo vu du ciel – circa 1960.

Pour leurs bâtiments administratifs, les Allemands s’inspirent de l’architecture zanzibarite, tout en en s’appuyant sur des techniques importées d’Europe (voûtes en ciment, par exemple, et solives en acier, notamment utilisées pour le Tribunal des Magistrats, sur Kivukoni Front) et sur des éléments stylistiques bavarois, comme l’était à l’origine le toit penché de la Poste ou les balcons en bois du Tribunal.

 

 

General Post office Dar es Salaam

German East Afr - Commandant House - 1906 - Dobbertin
Dar es Salaam au temps des Allemands.

German East Afr - Hotel Kaiserhof - 1906 - Dobbertin
Kaiserhof – Dar es Salaam au temps des Allemands.