… cette impalpable sensation …

Publication discrète mais jubilatoire: une nouvelle suite de poèmes parue au Cormier fin 2019.

Pour l’introduire, je préfère emprunter à Julia Kristeva ces mots, prononcés lors d’une rencontre intitulée À quoi bon des poètes en temps de détresse il y a un peu plus de trois ans : « Pour moi, le poète est avant tout un musicien du langage, il bouleverse la langue maternelle et/ou nationale parce qu’il s’empare de son nerf – la voix et le sens accordés, et il excelle dans ce que les premiers stoïciens appelaient le « toucher intérieur » : l’oikeiois, cette impalpable sensation qui relie chacun au plus intime de soi-même et de l’autre, constituant ainsi la première esquisse de ce qu’on appellera une « conciliation », un « amor nostri » et plus tard le « genre humain » et la « fraternité ». Le poète est à la racine de ce « toucher intérieur », il est l’onde porteuse de l’universalité incarnée. Pourquoi le poète ? Parce qu’en réajustant le sens et le sensible, en auscultant d’innommables passions, le poète traverse les identités, les frontières et les fondations, et il rend partageable la coprésence à autrui. Je suis en train de vous dire que l’alchimie du verbe poétique est une inséparable doublure de la fraternité qui a impulsé la rencontre de ce soir. Il était donc inévitable, indispensable qu’on aille chercher le poète quand l’humanité s’écroule, et qu’on lui demande à lui, et à lui en premier lieu, non pas d’être ou de ne pas être, mais tout simplement de recommencer. Car, sans lui, il n’y aura plus de « toucher intérieur » partageable, il n’y aura plus d’humanité. »

Le galet

Ces poèmes sont extraits d’un recueil inédit intitulé Le galet, primé avec deux autres (Brindilles et …gioa morte rossa…) par le prix Hubert Krains, ce 20 septembre 2017. 

Ces deux poèmes, parmi d’autres, avaient fait l’objet d’une publication dans le Journal des Poètes à l’automne 2016.

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Contre l’absence

 

La rose de personne
éclot contre l’absence
tout contre
les paumes
où s’étire le sang
dans les lignes,

personne et j’y pose le front

– vitre tiède
embuée
un oiseau déplié
scarifie le départ –

pendant que je déroule
en appelant
inhabile
les noms qui vont
les noms qui manquent.

*

Vers l’avant

 

Si tu me disais va,
que tu le murmurais
aux seuils des maisons
dans l’avent de l’été
lorsque les lumières longues prolongent le temps
de vivre

j’entendrais j’enlacerais
les ombres devant moi
sachant
que tu devines la pesée
de l’amour
de la vie ;

si tu me disais va
un beau soir à rebours
de toutes les promesses
nous serions

déliés

à la fourche des chemins
au revers des adieux

des rubans de prière où vient jouer le vent.