de passage

si je suivais ton vol
son tracé pointillé
dans la gaze de novembre
(un ciel levantin)

si je suivais ton vol
en suspendant mon souffle
à tes ailes qui le brassent
et en battant réveillent
le sang presque tiède et les rires éteints

et si je le surprends
la nuque renversée et les paupières tournées
y enlace la langue
brouille les lignes et rature
les mots en souffrance et les adieux fêlés

si je suspends mon vol
pour que tu le prolonges

oiseau

pour que tu le prolonges

par delà les murs hérissés d’hyperboles
par delà les crissements des craintifs affolés
et les semelles de plomb et les aveuglements
en te moquant du monde et de ma voix cassée

oiseau

serais-je enfin là
où le rouge se rallume
où peut luire dans nos mains
rien
– que la joie de ne faire que passer

Jérusalem 2018

Les premières images – Jérusalem –

Ce devait être le premier jour, peut-être le second. Nous arrivions, la ville surgissait. Carrés de pierre claire, pans de lumière, tableaux criards derrière des vitrines luxueuses, puis presque sans transition, demi-lune rêveuse au sommet d’un minaret, achalandage bigarré, serpents de rues et de murailles où rien n’est encore familier. Je considère les choses silencieusement, circonspecte, dans une expectative qui n’est pas nommée. Pas inquiète non, mais avec ce léger décalage qu’on ne retrouvera plus par la suite: voici les lieux où je vais vivre ces trois prochaines années, qui me deviendront familiers, je les vois pour la première fois, rien n’est encore écrit. (C’est faux, un sous-texte énorme est déjà en branle, personne n’est dupe, d’ailleurs).

Nous sommes allées manger une glace. Rue de Jaffa, artère commerciale, piétonne, effervescente. C’est le 2 ou le 3 juillet, il fait chaud. Des clowns de rue se sont lancés dans une pantomime. Un attroupement se forme, nous en sommes. Les glaces sont mangées, les lèvres et les doigts des enfants en gardent un souvenir poisseux. Il y a des familles religieuses, les femmes, toutes en jupes qui leur tombent mi-mollet, portent des bas malgré la chaleur, certaines se sont couvert les cheveux. Je ne distingue pas encore les perruques des vraies chevelures. Beaucoup d’enfants en bas âge, de très petits garçons avec déjà d’impressionnantes papillotes. Il y a un groupe de jeunes coiffés de dreadlocks assis par terre, des guitares sur le dos, leurs pantalons bouffants font concurrence à l’accoutrement des clowns. Il y a des badauds indifférenciés, des bébés dans des poussettes, des gens qui brandissent leur téléphone pour prendre des photos. Les enfants suivent le spectacle avec attention, devant nous, en rang avec d’autres petits rassemblés là par hasard. Juste à côté, deux jeunes hommes, debout côte à côte, attirent mon attention. L’un d’eux, surtout; il porte un jeans bien coupé, une chemise unie, seyante, des ray-ban, des baskets discrètement griffées. Sur le crâne, une kippa sobre, assortie au reste. Et puis, en bandoulière, ce dernier accessoire, porté avec une fausse négligence (ou un vrai détachement, je ne sais pas ce qui m’inquiéterait le plus), une arme automatique, kalashnikov ou autre que sais-je, j’ai la chance de pouvoir tout ignorer dans ce domaine.

Donc voilà, la vision qui s’offre en cette après-midi radieuse, la première à Jérusalem, et qui, quoi que je fasse, ne s’estompera pas tout à fait, même si elle deviendra presque banale, même si j’en percevrai parfois de vagues échos ailleurs, sur les places de ma ville natale*: des enfants assistent à un spectacle de rue, mangent des glaces, rigolent un coup et une arme qui doit faire la moitié de leur taille se balance juste à côté de leurs têtes, portée par un jeune homme à la mise soignée, à peine sorti de l’adolescence.

 

 

* À la différence notable près: à Bruxelles, ce type d’armes se trouve dans les mains d’hommes en uniforme kaki. Ça ne me fait pas plaisir, pas du tout, mais le périmètre est plus clair.

** D’après ce que m’a expliqué une ancienne soldate, le port d’armes par des civils est autorisé en Israël pour les armes de poing uniquement, à l’exception des colons que l’argent du contribuable américain notamment fournit largement en mitraillettes.

 

 

Jérusalem (la porte d’à côté)

C97A3965Bon. Voilà un an et des semaines (des mois même) que je vis à Jérusalem. D’emblée, à ceux qui s’exclamaient, plus ravis que moi, mais quelle aubaine, tu vas certainement être très inspirée, tu vas pouvoir écrire des tas de choses intéressantes, j’ai toujours répondu (quand je prenais la peine de le faire) par une moue dubitative ou un geste vague, qui voulait dire: je ne sais pas.

Quoi? Eh bien d’abord, il faudrait revenir sur ce que le fait d’être inspiré signifie. Étymologiquement, il est intéressant d’apprécier la dimension transitive du terme: on inspire une grande goulée d’air, par exemple. Réflexe vital, on inspire à chaque instant. Que vient alors faire cette forme passive – être inspiré – ici?  S’agirait-il d’un « inspir » dont on n’est pas l’agent? Dont l’initiative, dès lors, ne nous appartient pas? D’une action qui surgit d’ailleurs, par l’intermédiaire d’une force qui n’est pas de notre ressort?

(Ce n’est pas aussi biscornu que ça en a l’air. Prenez les figures mythologiques des muses, par exemple, leurs lèvres susurrant la trame d’une strophe à l’oreille du poète ou du musicien. Ou l’idée toujours vivante malgré le bidet de Duchamps que l’art entretient un lien avec une quelconque entité surnaturelle, une sorte de chenal (cheval me plairait davantage) pour le spirituel. Ou encore les circonvolutions mystiques qu’aiment encore à pratiquer certains lorsqu’ils évoquent leur création. Après tout, on parle de Jérusalem. The Jérusalem.)

Quoi qu’il en soit. Être inspiré impliquerait alors qu’il y ait un vide – réceptacle – qui subsiste quelque part, qui puisse encore être, même brièvement, rempli.

Une terrible interrogation surgit. Suis-je vraiment suffisamment poreuse, légère, fluide, en un mot: inspirable? Sera-t-il possible que Jérusalem m’inspire un jour? M’aspire, m’avale, m’imbibe et me recrache, imprégnée de ses sucs, pour qu’enfin je m’attèle à les traduire, pour qu’enfin je leur prête voix, ma voix mal dégrossie, ma voix toujours grossière? Il faudrait d’abord se défaire de tant de scories: images archiconstruites, ressassées, galvaudées, résistances innombrables qu’elles engendrent, charges innombrables que le lieu accumule – ne fut-ce que politiquement, symboliquement ou historiquement -, extrême inhibition enfin devant un lieu sur lequel tout, semble-t-il, a déjà été dit, répété, chanté, martelé, suggéré, argumenté, écrit et réécrit.

Jérusalem… On pourrait écrire des romans-fleuves. Des manifestes rageurs. Des poèmes désespérés. Des tartines amères. Je vous les épargnerai. Je ne parlerai que des détours que je prends. Des rencontres qu’ils suscitent. Des points de vue qu’ils m’offrent. Je prendrai la porte d’à côté. La petite porte. Qui finit toujours pas se dérober.

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