Peut-être que nous sommes tous déjà morts

Nous mangeons. Nous baisons. Nos corps évacuent leurs matières, des gaz et des liquides; des champs énergétiques se dissolvent dans de plus larges champs, plus diffus, dont la teneur nous échappe, nous nous entrechoquons lors d’échanges que des codes que nous n’avons pas inventés régissent, nous créons du plus et du moins, nous nous déchargeons d’angoisse et de plastique, nous arborons des parures et des machines qui nous prolongent, nous devancent déjà, nous asservissent aux fins d’histoires collectives, de juteuses prospections.

Nous avons des idées. Et des opinions. Nous tremblons parfois de froid. Nous nous brûlons la peau. Nous saluons la lumière. Nous saluons les weekends. La fin du labeur. Nous saluons la ligne tracée par la balle entre le pied et le filet. Nous saluons le point d’impact et nous saluons les morts. Les dépouilles de ceux qui sont morts. Parfois, nous les saluons. Parfois ils nous sont arrachés trop brusquement. Parfois c’est bon débarras, même si on a une petite remontée acide et l’arrière-goût qui reste, quand l’événement se produit. Alors nous saluons les jours qu’il nous reste et que nous ignorons. Nous portons des toasts aux visages que la nuit grime. Aux poings serrés des nouveaux-nés. Et nous saluons ceux qui partent avec une déférence idiote, un brin de jalousie. Nous saluons ce que nous n’avons pas encore détruit et nous savons bien, au fond, que rien ne subsistera.

trois minutes pour écrire le poème

Trois minutes pour écrire le poème qui m’habillera ce soir,
redressera mon corps dans le miroir.

Trois minutes pour marquer d’un trait la paroi d’un âge qui me reste insoumis.

Deux minutes pour en rire; décidément la vie est une farce géante
au pays lillipute
(et nous craignons ses bottes et sa grande bouche d’ogre).

Deux minutes, une minute, des poussières,
pour en faire une farce minuscule,
un joyau égaré dans le gravier des heures,
une Poucette délurée dilapidant ses cailloux
à qui voudra les trouver;
une farce minuscule, ma vie,
au pays des géants,
et quelques secondes de plus pour signaler son passage,
hop hop
trois petits tours, le poème s’effiloche

et je file.

 

de passage

si je suivais ton vol
son tracé pointillé
dans la gaze de novembre
(un ciel levantin)

si je suivais ton vol
en suspendant mon souffle
à tes ailes qui le brassent
et en battant réveillent
le sang presque tiède et les rires éteints

et si je le surprends
la nuque renversée et les paupières tournées
y enlace la langue
brouille les lignes et rature
les mots en souffrance et les adieux fêlés

si je suspends mon vol
pour que tu le prolonges

oiseau

pour que tu le prolonges

par delà les murs hérissés d’hyperboles
par delà les crissements des craintifs affolés
et les semelles de plomb et les aveuglements
en te moquant du monde et de ma voix cassée

oiseau

serais-je enfin là
où le rouge se rallume
où peut luire dans nos mains
rien
– que la joie de ne faire que passer

Jérusalem 2018

Incognito

Je me glisserai au milieu des autres.

Ni vu ni connu.
« Smiiile! »
C’est comme ça qu’on me verra.

Je me glisserai éléphant
parmi les porcelaines
invisible et encombrant
dans le souvenir shop.

Ni vu ni connu.

« … la vie inexprimable … »

Ces poèmes ont été publiés en mars 2012 dans Sources, la revue de la Maison de la Poésie de Namur, dans un dossier portant sur les nouvelles voix de la poésie francophone en Belgique.
_____
Effectivement tu es en retard sur la vie,
la vie inexprimable
René Char
 
 
 
Je ne sais plus quelle est la langue qu’il faut pour
dire le jour soudain, l’impermanence qui
le rend si neuf, son insolence, et la façon
dont il se rend. Ni je ne sais quelle est la langue
  
de l’homme qui prend la nuit à son cou, se dresse
finalement à son extrême bord, l’air vieux,
déjà, puissant seulement pour donner le change,
quand apparaît du grand sommeil la rive franche.
 
Mais quelque chose me dit chaque jour la langue
des oiseaux du pain de l’eau du vin et puis celle
souterraine de la gorge, qui ne tait rien,
 
module souffle après souffle la vie sans tain
et quelques fois, peut-être deux ou trois, fredonne
l’air de rien la ritournelle ; demain n’est rien.
 
*
 
Et si j’écris quelque chose, ce n’est que ça :
l’indéfini du jour, et cet insaisissable
instant – le présent, en ce, donc, à jamais autre,
ailleurs totalement et ici pleinement
 
le seul qui est, et balancier de l’impossible
ouvre l’espace où se déploie seul maintenant
qui me mène autre à moi et moi à autrement
jouer mon possible, cet éternel ici,
 
dans l’enchevêtrement des routes et des balises.
Légèrement. Pourtant j’écris, c’est mettre en jeu
demain, flirter avec hier, pousser la voix
 
et risquer d’effrayer l’oiseau qui se repose
au creux du jour, dont le duvet tremblant esquisse
la courbe du souffle en contour de l’instant
 
*
 
 
et j’ai beau dire au jour mon incurable amour
tout est hors de portée, inépuisablement
donné. Je marcherai toujours à la queue de
mes sources, pressée de balbutier, incapable
 
de dire les paroles à temps où éclot
le présent, brûlante de cette fièvre
dont je ne cesse pas – et je ne le veux pas –
de mourir. Et pourtant je marche et pourtant je
 
ne cesse pas d’envisager le jour, la vie
revigore le feu et les visages, c’est
la brèche l’infatigable glace la mer
 
où reposer les yeux. Où s’en iront faner
tous les mots que j’aligne et tous ceux qui fuiront
dès que j’essayerai de leur tendre la main.
 
 
***
 
 
 
à la nuit
 
A l’aube je n’ai point la langue si pendue,
les yeux me font encore cette impression d’ailleurs
qui est venue la nuit, et les songes, et les heures
s’attardent. Rejouer la partie m’est ardu,
 
il faut pourtant reprendre son tour, sagement ;
sagement regarder la ville s’ébrouer,
ceux qui n’ont pas dormi pendus à leur bouée
les autres pressés, polis, fermés simplement
 
à la nouveauté du jour, qui descend déjà,
usé toutefois dans le regard mélangé
de ceux que l’aube surprend occupés, déjà.
 
Mais je reste en suspens à me laisser manger
par la pensée de qui cherche encore un visage à
la nuit ; en veille, un cœur que rien n’a pu changer.
 
 
*
 
10 janvier 2012
 
Je pense aux suaires, aux draps, aux lits mobiles.
À l’oiseau en cage. A la dérive, les yeux
pour seules amarres, vaisseau de l’immobile
dans la blancheur. L’esprit s’est cogné à l’essieu
 
du corps allongé, des membres obstinément
silencieux et ternes – des bâtons dans l’élan
du cœur, qui se cogne aux carreaux, immensément
surpris quand il croyait son vol libre et filant
 
sa route sans entrave. Où suis-je ? Dit-elle,
les mots à la queue de la voix, inatteignables,
et tout son corps atone, qui la démantèle,
 
la laissant pétrifiée dans l’attente durable
du dénouement : comme une brèche accidentelle
où s’engouffrer, voler, loin de l’insupportable.
 
*
 
à Cécile
 
Où trouveras-tu les bras, les jambes, l’échelle
ouvrant d’autres fenêtres au ciel de ton lit,
la ligne d’horizon que ton regard appelle,
la rive où déposer le fardeau du déni
 
face à l’inconcevable. Et pourtant, tu sommeilles,
tu tires à toi un peu de cette lumière
qu’ont semé en passant les visages vermeils
les moments bleus, le geste lent de l’infirmière
 
quand elle dévoile un pan de ciel et s’assure
que tu peux encore l’atteindre des yeux et
t’intimes de la main sans la moindre censure
 
de regarder l’ouvert. Tu seras déliée
et tu franchiras bien, il le faut, la cassure
de l’horizon. Nous irons avec toi, à pied.