« … la vie inexprimable … »

Ces poèmes ont été publiés en mars 2012 dans Sources, la revue de la Maison de la Poésie de Namur, dans un dossier portant sur les nouvelles voix de la poésie francophone en Belgique.
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Effectivement tu es en retard sur la vie,
la vie inexprimable
René Char
 
 
 
Je ne sais plus quelle est la langue qu’il faut pour
dire le jour soudain, l’impermanence qui
le rend si neuf, son insolence, et la façon
dont il se rend. Ni je ne sais quelle est la langue
  
de l’homme qui prend la nuit à son cou, se dresse
finalement à son extrême bord, l’air vieux,
déjà, puissant seulement pour donner le change,
quand apparaît du grand sommeil la rive franche.
 
Mais quelque chose me dit chaque jour la langue
des oiseaux du pain de l’eau du vin et puis celle
souterraine de la gorge, qui ne tait rien,
 
module souffle après souffle la vie sans tain
et quelques fois, peut-être deux ou trois, fredonne
l’air de rien la ritournelle ; demain n’est rien.
 
*
 
Et si j’écris quelque chose, ce n’est que ça :
l’indéfini du jour, et cet insaisissable
instant – le présent, en ce, donc, à jamais autre,
ailleurs totalement et ici pleinement
 
le seul qui est, et balancier de l’impossible
ouvre l’espace où se déploie seul maintenant
qui me mène autre à moi et moi à autrement
jouer mon possible, cet éternel ici,
 
dans l’enchevêtrement des routes et des balises.
Légèrement. Pourtant j’écris, c’est mettre en jeu
demain, flirter avec hier, pousser la voix
 
et risquer d’effrayer l’oiseau qui se repose
au creux du jour, dont le duvet tremblant esquisse
la courbe du souffle en contour de l’instant
 
*
 
 
et j’ai beau dire au jour mon incurable amour
tout est hors de portée, inépuisablement
donné. Je marcherai toujours à la queue de
mes sources, pressée de balbutier, incapable
 
de dire les paroles à temps où éclot
le présent, brûlante de cette fièvre
dont je ne cesse pas – et je ne le veux pas –
de mourir. Et pourtant je marche et pourtant je
 
ne cesse pas d’envisager le jour, la vie
revigore le feu et les visages, c’est
la brèche l’infatigable glace la mer
 
où reposer les yeux. Où s’en iront faner
tous les mots que j’aligne et tous ceux qui fuiront
dès que j’essayerai de leur tendre la main.
 
 
***
 
 
 
à la nuit
 
A l’aube je n’ai point la langue si pendue,
les yeux me font encore cette impression d’ailleurs
qui est venue la nuit, et les songes, et les heures
s’attardent. Rejouer la partie m’est ardu,
 
il faut pourtant reprendre son tour, sagement ;
sagement regarder la ville s’ébrouer,
ceux qui n’ont pas dormi pendus à leur bouée
les autres pressés, polis, fermés simplement
 
à la nouveauté du jour, qui descend déjà,
usé toutefois dans le regard mélangé
de ceux que l’aube surprend occupés, déjà.
 
Mais je reste en suspens à me laisser manger
par la pensée de qui cherche encore un visage à
la nuit ; en veille, un cœur que rien n’a pu changer.
 
 
*
 
10 janvier 2012
 
Je pense aux suaires, aux draps, aux lits mobiles.
À l’oiseau en cage. A la dérive, les yeux
pour seules amarres, vaisseau de l’immobile
dans la blancheur. L’esprit s’est cogné à l’essieu
 
du corps allongé, des membres obstinément
silencieux et ternes – des bâtons dans l’élan
du cœur, qui se cogne aux carreaux, immensément
surpris quand il croyait son vol libre et filant
 
sa route sans entrave. Où suis-je ? Dit-elle,
les mots à la queue de la voix, inatteignables,
et tout son corps atone, qui la démantèle,
 
la laissant pétrifiée dans l’attente durable
du dénouement : comme une brèche accidentelle
où s’engouffrer, voler, loin de l’insupportable.
 
*
 
à Cécile
 
Où trouveras-tu les bras, les jambes, l’échelle
ouvrant d’autres fenêtres au ciel de ton lit,
la ligne d’horizon que ton regard appelle,
la rive où déposer le fardeau du déni
 
face à l’inconcevable. Et pourtant, tu sommeilles,
tu tires à toi un peu de cette lumière
qu’ont semé en passant les visages vermeils
les moments bleus, le geste lent de l’infirmière
 
quand elle dévoile un pan de ciel et s’assure
que tu peux encore l’atteindre des yeux et
t’intimes de la main sans la moindre censure
 
de regarder l’ouvert. Tu seras déliée
et tu franchiras bien, il le faut, la cassure
de l’horizon. Nous irons avec toi, à pied.

Le galet

Ces poèmes sont extraits d’un recueil inédit intitulé Le galet, primé avec deux autres (Brindilles et …gioa morte rossa…) par le prix Hubert Krains, ce 20 septembre 2017. 

Ces deux poèmes, parmi d’autres, avaient fait l’objet d’une publication dans le Journal des Poètes à l’automne 2016.

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Contre l’absence

 

La rose de personne
éclot contre l’absence
tout contre
les paumes
où s’étire le sang
dans les lignes,

personne et j’y pose le front

– vitre tiède
embuée
un oiseau déplié
scarifie le départ –

pendant que je déroule
en appelant
inhabile
les noms qui vont
les noms qui manquent.

*

Vers l’avant

 

Si tu me disais va,
que tu le murmurais
aux seuils des maisons
dans l’avent de l’été
lorsque les lumières longues prolongent le temps
de vivre

j’entendrais j’enlacerais
les ombres devant moi
sachant
que tu devines la pesée
de l’amour
de la vie ;

si tu me disais va
un beau soir à rebours
de toutes les promesses
nous serions

déliés

à la fourche des chemins
au revers des adieux

des rubans de prière où vient jouer le vent.

La Grimeuse – extrait

grimeuse-1c_1« Sa cuisse a le galbe d’une poire, le velouté d’un abricot. À mesure qu’elle la gaine de cuir, l’air grésille autour de ses mains et mon poil se hérisse. En plissant les paupières, blotti dans la chaleur du poêle, j’observe ses gestes, empreints d’une nonchalance dénuée du souci de manifester quelque chose, si différents de ceux qu’elle déplie pour ses visiteurs.

Devant eux, elle doit remplir son rôle : gardienne interlope de la ville. À chacun, elle réclamera son dû. Elle accorde le passage, mais exige quelque chose en échange. À chacun, il revient de lui abandonner son histoire. Et à chaque fois, elle en attend une trace tangible : un accessoire porté à Ciutabel, un oripeau de cette existence qui appartiendra bientôt au passé. Ensuite, elle octroie un nouveau nom à la personne dépouillée. Une nouvelle histoire peut alors commencer pour son visiteur, ailleurs, hors les murs, loin de l’Œil et de ses innombrables reflets.

Parfois, il arrive que je la surprenne, pensive, occupée à marmonner dans ses dents, et j’entends bien son babil de sorcière : s’ils passaient tous, un à un, de l’autre côté, si… Je peux aisément suivre le fil de ses songes. Quand le dernier sera parti, que la ville se sera dépeuplée, elle restera seule avec des ombres. Elle régnera sur son mausolée, entourée des vestiges de toutes les histoires passées. La Grimeuse pourra dire qu’avant de ressembler à une chambre mortuaire emplie de guenilles, à un décor déserté, la ville a vibré, résonné de cris, de pleurs, de chants, que des hommes et des femmes l’ont habitée. Elle pourra témoigner. Laisser monter sa voix dans le vent balayant les rues vides. Des vies minuscules y ont trouvé leur ancrage, y ont pris leur mesure, le temps d’une drôle de saison, qui semblait devoir s’éterniser. La Grimeuse racontera à ses chats qu’il était une fois une cité et ses habitants, des voleurs, des érudits, des amants, des notables, des artistes, des usuriers, des enfants, des ivrognes, des professeurs, des artisans, des jardiniers, des égarés, tout un peuple tranquille, qui louvoyait entre l’ennui et le plaisir, naviguait tant bien que mal sur le cours des choses et menait tambours battants des fêtes mémorables, de temps en temps, pour exorciser le charme.

La Grimeuse est une passeuse. Dans la ville emmurée, c’est elle qui, clandestinement, délivre les laissez-passer. »

couverture alternative la grimeuse
Je ne résiste pas au plaisir de partager cette image, qui était un des projets alternatifs pour la couverture – une autre réalisation de G. de Laveleye