Coup de cœur

La mesure entre nous et le ciel

Drôles de saisons. Au printemps, dans le calme laissé par la mise à l’arrêt des machines, il a semblé que les oiseaux réapparaissaient. Ils n’ont pourtant jamais cessé d’être parmi nous, poursuivant leurs rondes et leurs migrations. L’éloignement est autre. Celui d’une attention en défaut, dévitalisée, minée par d’incessantes sollicitations.

À domicile, il a fallu réinventer ses habitudes, explorer d’autres façons d’être au monde pour se déployer sans quitter sa cuisine. La parenthèse estivale qui a suivi n’en est plus vraiment une. À l’heure où certains se dénudent, nous sortons masqués, portant haut les couleurs d’une attitude aujourd’hui érigée en valeur : la volonté de sécurité et de contrôle, à tout prix.

L’assignation à résidence avait entraîné des séparations. Des corps aimés resteraient hors d’atteinte pour une période indéterminée. Le port du masque, en camouflant la bouche et le nez, nous prive de l’attrait de ces organes mobiles, aplanissant le relief qu’ils forment, escamotant lignes et creux comme autant de paysages ôtés à notre vue, d’invitations qui nous sont désormais refusées.

Rien n’y fait. Il reste un vide que nos efforts d’imagination ne comblent pas. Car il y a quelque chose que rien ne peut remplacer : l’imperceptible magnétisme qu’émettent les visages – cette nudité offerte, pour autant que nous voulions la voir, sans contrepartie. Dans son court-métrage, V. Kekatos parvient à le rendre dans une de ses fréquences les plus intenses : l’irrésistible rayonnement d’une figure inconnue, lorsqu’elle nous a touchés.

N’avons-nous pas tous connu ce moment où un visage émerge tout à coup de l’espace et du temps et ferre notre regard ? Quand c’est alors une présence qui nous requiert, impérieusement. Quand il semble enfin que tout ce que nous avions entrepris ou dans lequel nous nous étions laissés entraîner, concourait à nous amener à ce point précis : un visage, avec la fulgurance d’une météore ou l’irradiante pulsation de l’étoile, vient rayer notre conscience.

Dans La distance entre le ciel et nous, deux hommes se rencontrent dans une station-service déserte. Il fait nuit. L’un a fait le plein. L’autre a besoin d’argent pour rentrer. Il coupe court à un sex chat sur son téléphone et interpelle le premier. Son écran éteint, le dévoilement change de niveau. Leurs visages, la façon dont ils se rapprochent, se dérobent ou se cherchent en une succession de gros plans, racontent une progressive mise à nu. D’emblée, il est clair que leur dialogue, le marchandage symbolisé du prix du trajet, parle d’autre chose : un vertige. La violence et la tendresse d’une rencontre.

En contrepoint, un seul plan d’ensemble permet de saisir leurs silhouettes isolées, comme aimantées, dans ce lieu de transit désert, qui en devient onirique. Le film se termine sur une scène magistrale, d’un équilibre parfait : la possibilité d’une chute et l’élan nécessaire à l’envol. Neuf minutes sur le fil. Seuls des oiseaux, ou de radieux funambules, pouvaient y tenir.

Ce texte était paru en août dernier dans la rubrique « coups de cœur » de la Libre Belgique, où des artistes, autrice.eur.s, journalistes livrent un point de vue sur une oeuvre qui les a particulièrement touché.e.s.

Le film de V. Kekatos est toujours en ligne et en accès libre sur arte.tv.

Je suis ici en visite

Mars 2010, chaque jour, depuis la fenêtre de ma chambre :

Voir passer les silhouettes lentes des pensionnaires à travers les vitres de la maison d’en face. Voir les visages pâles, rétrécis par la distance, dans le flou des carreaux. Apercevoir parfois, en surimpression, le ciel et les nuages. Assister à la progression d’une chaise roulante. Voir les rideaux tirés à de nombreuses fenêtres, le reflet vert des feuilles sur les vitres. La statue d’un joseph ou d’une marie dans le jardin. Le ralenti des dominos sur la terrasse.
Penser à Alice, à Vera, à Madame-ci, à Monsieur-là, aux aides-soignantes. Aux phrases qu’il faut articuler, à la voix qu’il faut forcer. Aux téléviseurs allumés. Aux repas broyés au mixer. Au chariot qui passe avec le café et les gaufres molles. Aux portes fermées avec le nom de l’occupant inscrit dessus; et puis plus. Aux couloirs immobiles dans le temps, juste le panneau « aujourd’hui, 1er mars 2010, lundi, hiver » qui change…

Juillet 2013, à Dar es Salaam :

Aujourd’hui, dans ce carnet que j’emportais avec moi à la Maison S.J., je retombe sur cette page, où, pour répondre à la question qui m’était posée, j’avais écrit sur toute la largeur en lettres majuscules, dans un effort probable pour me rendre lisible à défaut de pouvoir me faire entendre :

SOLINE

HAROLD                CATHERINE
= PAPA                   = MAMAN

JE SUIS ICI EN VISITE.